Date: Thu, 15 Oct 1998 01:05:37 +0200 From: Jean-Yves Bernier Subject: Lettre Ouverte au Depute Mattei Monsieur le Député, Une fois dépouillé des grands mots et des bons sentiments, votre discours présentant l'exception d'irrecevabilité du PACS à l'Assemblée Nationale ne résiste pas à l'analyse, et ses contradictions font apparaître vos motivations. Après un rappel de la grandeur de la mission des parlementaires «chargés de guider et d'accompagner l'histoire des hommes qui, depuis les origines, est un long cheminement vers la conquête d'une plus grande liberté», vous abordez, avec la compassion de rigueur, le problème de la communauté homosexuelle «particulièrement exposée, longtemps ignorée et même considérée comme délinquante». Soulignant que dans cette «conquête de la liberté [qui] impose le respect de l'autre dans ses choix et ses différences, personne ne peut prétendre s'immiscer dans ce qui relève d'un choix individuel» car «il en va de la liberté et de la dignité de la personne humaine», vous terminez sur cette généreuse conclusion «Oui, nous devons continuer de construire une société plus juste en allant vers davantage de respect et de liberté». C'est au nom de cette liberté que «conformément à notre tradition républicaine, fondée sur la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ... il est exclu de construire un statut propre aux concubins homosexuels». C'est donc au nom des principes républicains que la société devrait ignorer les couples homosexuels ! De quelle liberté nous parlez-vous, Monsieur le Député? Celle de Monsieur Madelin? C'est de libéralisme d'état dont vous parlez, non de liberté de l'individu. Par quelle détour votre liberté mène-elle à l'exclusion? Celui-ci : «Face à un choix privé individuel, qui relève de la liberté individuelle, l'Etat doit rester neutre». Pourquoi alors ne le reste-t-il pas dans le cas du mariage? Parce que «Si la société institutionnalise le mariage et aide les couples mariés, ce n'est pas parce qu'ils entretiennent des relations affectives et sentimentales. L'État n'a aucune raison d'intervenir dans la logique des sentiments. L'Etat n'aide pas les couples mariés au seul motif qu'ils s'aiment, mais en raison de leur vocation à devenir parents». Cette thèse du mariage sans amour est bien ad-hoc. D'où vient-elle? Des evêques, que vous citez : «Selon eux, "la société n'a pas à reconnaître toutes les associations affectives qui relèvent de l'expérience singulière de chacun et du domaine privé.» avant de répéter mot pour mot leur crédo que vous faites vôtre : « il ne peut y avoir aucune équivalence entre couples hétérosexuels et couples homosexuels». Monsieur le Député, les évêques vous soufflent-ils votre discours? L'Église dicterait-elle ses paroles aux élus de la République? Est-ce là le message qu'a voulu faire passer Madame Christine Boutin en sortant sa Bible dans l'hémicycle Républicain? Enfin, cette thèse vous amène à conclure : «Il n'est donc pas équitable que des couples n'ayant par définition aucune vocation à avoir des enfants soient traités par la société sur le même plan que les autres. Dans le cas de l'homosexualité, ce contrat social devient impossible». Ce raisonnement de Jésuite ne résiste pas à l'analyse : - Selon vous, le mariage serait vide de tout contenu affectif. Toute notion de couple basée sur une relation affective serait ignorée la société. Vous niez que le couple soit un élément structurant de la société. Cette société sans bonheur n'est plus celle de vos concitoyens. - L'État admet les couples sans enfants au sein de la même institution. Un tel mariage «arrangé en fonction des seuls intérêts patrimoniaux» n'a plus de raison d'être celébré et peut se ramener à un simple acte notarié, comme vous le proposez aux homosexuels. - Si les couples homosexuels sont stériles en tant que paire, ils ne le sont pas en tant qu'individus. Or, il existe des parents dont la sexualité évolue, qui restent néanmoins des parents. La réalité est qu'alors, l'enfant est élevé par un couple homosexuel. - Procréation et parentalité peuvent s'exercer aujourd'hui dans des contextes différents. Si l'État de préoccupe de la première, il ne peut établir de discrimination dans l'exercice de la seconde. Toutes deux participent à la pérennité de la société. - Enfin, et c'est un argument qui suffit à disqualifier tout votre discours, la sexualité n'est pas un choix, comme celui d'une place fumeur ou non fumeur. Une société qui, vous nous l'avez longuement expliqué, «n'a aucune raison d'intervenir dans la logique des sentiments [et] se préoccupe simplement de sa pérennité» ne doit pas faire de discrimination entre les citoyens qui contribuent à cette pérennité, quelle que soit la logique de leurs sentiments. Un parent séparé qui décide de vivre son homosexualité a droit à la même sécurité et à la même reconnaissance de son couple que s'il se re-mariait. Affirmer le contraire, c'est lui dénier le droit de vivre sa sexualité. C'est la négation-même du principe que vous posez en préliminaire : «Chacun a le droit de choisir librement son mode de vie pour autant qu'il n'attente pas à la vie d'autrui». Pourquoi tant de contradiction? Parce que la vraie raison de votre opposition est ailleurs : «Qui ne voit que, derrière l'alibi de la solidarité, se profite la légitimation sociale de l'homosexualité?». C'est la «question de l'homosexualité, [qui bute] sur les interdits sexuels fondamentaux de notre société». Voila, Monsieur le Député, ce qui explique vos contradictions qui n'ont pas d'autre objet que de refuser la reconnaissance sociale de l'homosexualité. Vous entendez respecter les homosexuels, mais vous leur déniez toute reconnaissance sociale. L'exercice est périlleux! Car les homosexuels participent à la vie de la société; à l'administration de ses structures; au fonctionnement de ses institutions; à l'effort économique. Les homosexuels paient des impôts. Ils contribuent à la pérennité, car homo et hétérosexualité ne sont ni exclusifs ni définitifs, et ce ne sont pas de simples choix. Ce respect qui consiste à ravaler leur mode de vie dans le sphère privée, ce respect qui exclue toute reconnaissance sociale, les homosexuels n'en veulent pas. C'est un faux respect. Les homosexuels se sentent atteints par vos propos dans leur dignité de personne humaine. Cette expression, chère à vos amis politiques qui brandissent la Bible comme les communistes brandissaient le livre de Mao, cette dignité qui revient si souvent dans le discours de le droite intégriste, au nom de laquelle on condamne des livres et des affiches, cette dignité, Monsieur le Député, n'a pas été respectée dans votre discours d'élu. Refuser la reconnaissance sociale aux homosexuels porte un nom, et ce ne sont pas les cris outragés de Madame Boutin qui pourront le masquer : homophobie. Jean-Yves Bernier, Marseille. ------------------------------------------- Jean-Yves Bernier http://worldserver.oleane.com/bernier/