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Féminisme, lesbianisme, hétérosexualité

date de redaction lundi 20 octobre 1997     auteur A. Ardoin, Yannis Delmas


Tiré de la revue Politique n°5 « Homos : en mouvement ».

Claudie Lesselier est historienne et militante féministe.

Le mouvement de libération des femmes depuis les années 1970 a été pour les lesbiennes un espace politique décisif, mais les relations du mouvement des femmes avec le lesbianisme n’ont pas été sans conflits.

Parfois discrètes, parfois explosives, les controverses à ce propos questionnent non seulement la praxis du mouvement mais aussi les analyses et les problématiques féministes, tout en révélant aussi les diversités des positions politiques lesbiennes et les tensions internes à l’identification comme lesbienne.


Lesbiennes et mouvement des femmes

Des lesbiennes ont voulu et veulent s’affirmer « en tant que lesbienne », être visibles les unes aux autres et dans l’espace public, car la répression du lesbianisme se fait en grande partie par la négation, la réduction à l’insignifiance. Se regrouper, c’est non seulement construire une sociabilité, lutter contre les discriminations, stigmatisations et violences, mais aussi se donner les moyens d’élaborer et d’exprimer, à partir de la place sociale et de l’expérience lesbiennes, dans ses diversités, d’autres regards sur le monde, l’organisation sociale, la culture, la vie quotidienne. Cette démarche inclut une critique des processus d’invisibilisation et d’oppression qui peuvent être reproduits au sein même des mouvements de libération ; elle peut conduire au choix du « séparatisme lesbien » ou d’une démarcation avec un mouvement féministe dénoncé comme « collaborant » au monde « hétéropatriarcal » [1].

Mais de nombreuses lesbiennes (radicales ou féministes) tiennent à leur insertion dans le mouvement des femmes, et sont actives sur tous les terrains des luttes féministes - alors que l’implication de féministes hétérosexuelles auprès des lesbiennes est plus rare. L’engagement de ces lesbiennes s’appuie sur une analyse qui relie la situation des lesbiennes et celle faite à l’ensemble des femmes et reconnait l’imbrication des oppressions : les lesbiennes vivent l’oppression économique, sociale, familiale, les violences faites à toutes les femmes. Elles sont des femmes qui se battent pour être libres, autonomes, dans leur sexualité, leur vie. Elles ne sont bien évidemment pas les seules. Mais la stigmatisation - parfois la criminalisation - du lesbianisme, la répression des femmes qui se disent ou qui sont désignées comme lesbiennes, c’est l’autre face de l’appropriation des femmes, une des armes de la domination masculine.

Universel et Particulier

Aux Assises pour les droits des femmes en mars 1997 ces controverses se sont à nouveau exprimées. L’enjeu était d’autant plus important que ces Assises devaient impliquer mouvements, partis et syndicats de gauche dans la lutte pour les droits des femmes et synthétiser des revendications pour l’égalité, la citoyenneté et les droits de toutes et tous. Mais l’occultation et la marginalisation des préoccupations et des points de vue des femmes que nous connaissons dans les luttes dites « générales » ou « globales » (i.e. de classe, antifascistes, antiracistes...), les lesbiennes les ont rencontrées dans ces Assises.

Le « carrefour lesbien » du samedi soir, souhaité par certaines lesbiennes, était contesté par d’autres, qui le considéraient comme une forme de mise à l’écart, d’autant plus qu’à la même heure avait lieu une importante assemblée « Paroles internationales ». Quant à l’atelier « Elles choisissent », après quinze interventions sur l’avortement et la contraception, il devait laisser quelques instants à la question du « choix sexuel »... Outre la vision bien limitative du lesbianisme que cela présuppose, une telle structuration des travaux confortait la vision que l’hétérosexualité est un donné indiscuté, la norme, l’universel, et que le lesbianisme est une particularité, une spécificité, au lieu de tenter une analyse globale de la construction de la sexualité et de ses rapports avec la société, et notamment des mécanismes de la « contrainte à l’hétérosexualité » [2]. Aux Assises, il fut nécessaire encore de s’élever contre l’expression « le problème des lesbiennes » (il n’y a pas un « problème noir », mais un problème blanc, ont dit depuis longtemps les antiracistes américains...). Il fallut enfin une forte contestation pour que soit inséré dans la dernière version de la plate-forme le terme de « lesbiennes » qui heurtait le désir de certain(e)s de donner une image « respectable » du mouvement [3].

Hétérosexualité et homosexualité sont des catégories historiquement et socialement construites. Dans le cadre de cette bi-catégorisation, l’hétérosexualité est pensée, dans les divers discours dominants, comme un fait de nature, la norme, ou le fait majoritaire, et l’homosexualité comme une anormalité, une déviance, une marginalité, un fait minoritaire. Même si des homosexuel(le)s se servent de ces catégories pour se nommer, légitimer leur existence, faire reconnaître leurs droits, voire affirmer une transgression radicale des valeurs dominantes, les accepter sans discussion fait obstacle à une analyse critique du « dispositif de sexualité » et surtout de la construction de la sexualité dans le cadre du système de sexe et de genre.

Une analyse critique de l’hétérosexualité

Car le fond de la question est bien là : les rapports sociaux de sexe, les rapports de pouvoir entre hommes et femmes, dans le champ public comme dans le quotidien et le privé. D’où l’insistance des lesbiennes féministes et radicales à souligner que le lesbianisme n’est pas seulement une forme de désir et une pratique sexuelle, mais une résistance, un choix d’autonomie, questionnant la construction de la catégorie « femme » [4].

Cependant si le lesbianisme est dans le système de sexe et de genre une pratique de résistance, il est aussi une catégorie du dispositif de sexualité. L’affirmation d’une identité lesbienne peut donc conforter cette construction des catégories de sexualité, voire dériver vers une idéologie identitariste ou communautariste ; mais le refus de cette affirmation laisse intact le système de pouvoir. Cette tension est vécue par ces lesbiennes, prises entre le désir de vivre une singularité et en même temps de s’affirmer comme des êtres humains ayant une visée universelle, comme elle est d’ailleurs vécue par les autres groupes, « minoritaires ». Il serait possible cependant, comme le suggère Monique Wittig, « d’universaliser le point de vue minoritaire » [5] et de vivre cette tension dialectiquement comme un appel à la liberté, aux mises en question, à la déconstruction/destruction des catégories de sexe, et donc de sexualité.

Et si le féminisme ambitionne d’analyser et de combattre l’oppression et l’exploitation des femmes en ce qu’elles font système, il lui faut analyser la place qu’y occupe ce qui est construit comme « la sexualité ». Donc, en renversant la perspective courante, problématiser l’hétérosexualité comme institution, ce qui peut être fait par tout féministe, quels que soient son sexe et sa sexualité. Des analyses en ce sens existent, trop peu encore [6]. Il y a là un enjeu épistémologique et politique très important, plus important à long terme encore que le fait d’inclure dans un programme féministe les droits des lesbiennes et la lutte contre les discriminations homophobes, même si cela aussi est indispensable.

Claudie Lesselier

Notes :

[1] Voir C. Lesselier, « Les regroupements de lesbiennes dans le mouvement féministe parisien : positions et problèmes 1970-1982 », in : GEF, Crises de la société, féminisme et changement, Éditions Tierce, 1991. « Documents : Quel féminisme ? », Nouvelles Questions Féministes, n°1, mars 1981. La Revue d’en Face, n°9-10, 1981,« Hétérosexualité et lesbianisme ».

[2] A. Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, n°1, mars 1981.

[3] N. Sirejean, « Assises nationales pour les droits des femmes. Lesbiennes, bas les masques ! », Lesbia magazine, n°160, mai 1997.

[4] M. Wittig, « On ne naît pas femme », Questions Féministes, n°7, 1980 ; « La pensée Straight », Questions Féministes, n°8, 1980 ; N-C. Mathieu, « Identité sexuelle / sexuée / de sexe ? », in : N-C Mathieu, L’anatomie politique ; Catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes éditions, 1991, ainsi que « Dérives du genre, stabilité des sexes », in : M. Dion (ed.), Madonna. Érotisme et pouvoir, Éd. Kimé, 1994.

[5] M. Wittig, Avant-note à La Passion, de D. Barnes, Flammarion, 1982. C. Lesselier, « Lesbianisme, quelle subversivité ? », Lesbia Magazine, juin 1991.

[6] Les perspectives sont offertes dans l’éditorial de Questions féministes, n°1, novembre 1977 et plus explicitement dans celui de Nouvelles Questions féministes, n°1, mars 1981. Voir : S. Franklin, J. Stacey, « Le point de vue lesbien dans les études féministes », Nouvelles Questions Féministes, n°16-17-18, 1991 ; S. Jackson, « Récents débats sur l’hétérosexualité : une approche féministe matérialiste », Nouvelles Questions Féministes, vol. 17, n°3, 1996.


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