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Le mouvement homosexuel français : politique ou socioculturel ?

date de redaction lundi 20 octobre 1997     auteur A. Ardoin, Yannis Delmas


Tiré de la revue Politique n°5 « Homos : en mouvement ».

Jean Le Bitoux, militant homosexuel est co-fondateur de la Revue H.

Il est bien difficile de brosser en quelques lignes la déjà longue histoire du mouvement homosexuel français. De plus, d’emblée, certains aimeront poser une première problématique : devons-nous intégrer dans cette récente définition de « mouvement », la formidable énergie de la création culturelle française du début de ce siècle finissant, de Proust à Gide, de Cocteau à Maurice Sachs, les années folles et leur visibilité homosexuelle, les zazous et le Magic Circus occupant le haut du pavé des nuits parisiennes ? Je ne le crois pas. Les frou-frous parisiens, quand bien même sont-ils issus d’une réelle tolérance, d’un renouvellement culturel ou d’une audace créatrice, n’ont pas ou bien peu d’effet sur les préjugés populaires et les hypocrisies bourgeoises. Que les folles chics continuent de se suffire de Proust et de Tchaïkowski. Qu’une évocation plus sociale de cette différence continue de les exaspérer : elles tournent le dos à une histoire qui pourtant les rattrape parfois.


Un demi-siècle de luttes

Outre Rhin, dès la fin du XIXe Siècle, un mouvement homosexuel digne de ce nom, naît et demande très vite, sous l’impulsion du docteur juif et homosexuel Magnus Hirshfeld, l’abrogation de la loi anti homosexuelle qui envoie en prison ceux qui osent pratiquer la sodomie. Mais Hitler, quelques semaines après son accession au pouvoir, décimera ce mouvement, commençant par brûler le centre gai et lesbien de Berlin, l’institut « humanitaire et scientifique » d’Hirshfeld, avant d’accuser Van Der Lubbe (juif et homosexuel) d’avoir incendié le Reichtag.

Le prétexte de la Nuit des Longs Couteaux fera le reste. Les camps de concentration ouvrent dès 1933 avec comme premières populations les juifs et les homosexuels. Pour Hitler et pour Himmler, les homosexuels sont davantage accusés de ne pas faire des bébés aryens et de ne pas participer à l’effort nataliste obligatoire pour pérenniser le Reich. On ne parle guère alors de perversion ou de « dépravation bourgeoise ». Cette dernière appellation sera utilisée par Staline pour commencer de son côté les rafles homosexuelles, également en 1933.

La vie culturelle homosexuelle parisienne bat son plein tandis que, de 1933 à 1945, le mouvement allemand et les homosexuels sont décimés dans le silence général. Et l’association Arcadie, née dix ans plus tard, ne fera aucun effort de témoignage et de mémoire pour ce qui se passa dans les territoires occupés d’Alsace et de Moselle, où des centaines d’homosexuels français de sa génération furent raflés et internés, torturés ou expulsés. Le témoignage de Pierre Seel est à ce titre unique [1].

La « communauté » homosexuelle d’Europe &endash; n’oublions pas Franco ni Mussolini &endash;, communauté au sens du Robert, c’est à dire dans le sens où nous partageons un destin commun, stigmatisés que nous sommes ou fûmes par des régimes fascistes ou staliniens, se retrouvera en camp, et sans avoir su préalablement pratiquer la solidarité associative. Les nazis ne se posèrent pas la question intellectuelle de savoir si nous avions ou pas une « identité » , ils exterminèrent un mouvement qui avait alors plusieurs millions d’adhérents, des centaines de journaux et de lieux homosexuels dans toutes les grandes villes d’Europe. Nous venons de cette histoire, encore largement méconnue.

Une seule revue survécut pendant ces années noires, « Der Kreis », revue homosexuelle suisse (1930-1967), bilingue (allemand, français), qui inspira Arcadie. Les possibilités historiques de l’émergence d’un mouvement homosexuel français ne seront en effet au rendez-vous de l’histoire qu’en 1954, avec la fondation de l’association Arcadie, premier mouvement homosexuel français (1954-l982), aprés quelques tentatives malheureuses de pionniers vite rattrapés par la police des moeurs. Arcadie échappe à ces embûches, mais n’échappa point à la caricature ambiante d’une France corsetée et poussiéreuse du gaullisme dont le couvercle sautera avec Mai 68. Il y a un « look » Arcadie : propre sur soi, dignité, cravate, se protéger du chantage et des faits divers grâce à des amis influents, ne pas draguer dans les coins sombres, éviter les jeunes prolétaires... Soyez dignes et on vous respectera.

L’échec sera doublement cuisant. Non seulement la loi anti homosexuelle de Pétain sera maintenue dans le Code Pénal français en 1944 par le gouvernement provisoire de De Gaulle, mais elle sera alourdie en 1962, en plein gaullisme pudibond. L’homosexualité devint un « fléau social » entre la tuberculose et l’alcoolisme. Entre 1941 et 1982, plus de quarante ans passeront pour obtenir cette abrogation. Quand cette première victoire du mouvement homosexuel est obtenue, Arcadie a disparu quelques mois plus tôt.

Et vint Mai 65

Mai 68. Un « comité pédérastique d’action révolutionnaire » surgit dans la Sorbonne occupée. Des homosexuels prennent ici et là la parole pour exiger de reformuler le vocabulaire des « camarades » qui utilisent le mot « enculé » toutes les trois phrases. Une fois l’espoir politique d’une révolution disparu, la gestation de mouvements futurs commence. En 1971, surgissent conjointement le mouvement des femmes et le mouvement homosexuel. Jusqu’à aujourd’hui, nous pouvons mettre l’accent sur le fructueux parallélisme de ces deux nouveaux mouvements sociaux, limites et complicités de leur synergie comprise, avec des conflits alimentés logiquement par les lesbiennes féministes. Aux Etats-Unis, un parallélisme identique se complétera d’une autre identification, celle avec le mouvement noir et sa stratégie des droits.

De Mai 68 surgira donc le FHAR (1971-1973). Avec l’identification spontanée de jeunes homosexuel/les à un discours de changement radical de société conjoint au principe nietzschéen de devenir ce que l’on est. Un acte fondateur prenait enfin date. Après le FHAR, suivra le GLH (Groupe de Libération Homosexuel, 1975-1978) puis le CUARH (Comité d’Urgence Anti Répression Homosexuel, 1979-1982). Chaque fois des bonds politiques sont faits : dans le fait qu’il faut sortir de la honte et le dire, dans l’exigence d’un reconnaissance politique, dans des explications politiques et sociales formulées face aux journalistes. D’idéologique, le mouvement homosexuel devient politique.

Pour les partis politiques, l’explication n’est pas aisée. La droite française reste bien évidemment allergique à toute visibilité et à toute négociation. Quant à la gauche française, elle restera très longtemps sensible aux préjugés de Jean Paul Sartre, qui écrira dans les Temps Modernes (ignorant les rafles comme il me le déclarera plus tard), que les homosexuels n’avaient pas hésité à collaborer...Ah, les grands blonds musclés aux yeux bleux... Balancier tragique, la gauche et la droite se refilant l’accusation d’homosexualité, et l’homosexuel au milieu, trinquant à chaque déclaration, manipulé et donc bouc émissaire.

Un chemin politique donc ardu, qui sera principalement le travail du GLH puis du CUARH, soit pendant sept ans, jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir. Une tenacité politique qui remontera de la solidarité de l’extrême-gauche aux réserves du PC pour aboutir avec le PS et la promesse de Mitterrand, via Badinter, d’abroger l’article 331 du Code Pénal, promesse qui sera tenue.

Années 80, années roses et noires

Tonton à l’Elysée, protecteur et pacificateur du problème, et voilà tout le monde qui s’engouffre dans les boîtes. Le quartier du Marais ouvre ses bars et ses boîtes, l’axe ludique Paris-New York s’intensifie, le minitel vante ses charmes, les boutiques de sexe gay s’enhardissent à avoir un pas de porte, Gai Pied devient mondain et commercial, la presse pomographique obtient une percée en kiosque, le poppers et les back-rooms font leur apparition.Tandis que la gauche caviar et paternaliste s’installe, le mouvement homosexuel radical disparaît. Un éphémère groupe de droite homosexuel, le MGL (Mouvement des Gais Libéraux) fait même parler de lui, qui rachète sans succès le mensuel Samouraï. Des signes plus inquiétants surgissent avec le groupe Gaie France, qui revendique « l’héritage » des SA et la nostalgie masculine de la violence des forts sur les faibles, des grands sur les petits, sexualité comprise. La dérive pédophilique de ce groupe, enfants du Tiers Monde et cassettes comprises, les ménera en prison où ils sont toujours.

À la fin des années 80, un réveil du mouvement associatif est enfin visible. Il commence par expulser Gaie France des Universités d’été homosexuelles de Marseille (qui réussirent miraculeusement à survivre de 1979 à 1987) et de la Gay Pride où Gaie France apparaissait, honte suprême, parmi les organisateurs. Pour la Gay Pride française, renégociation associative est alors faite dans la foulée avec le milieu commercial gai, alors « tenu » par l’entreprenant David Girard, concernant sa place dans l’organisation de la Gay Pride, en totale déconfiture pour tintamarre carnavalesque et commercial, et à laquelle même Gai Pied n’appelait plus.

Le temps du Sida

Entretemps, en même temps que Mitterrand, le sida est arrivé. L’associatif gai, dépecé politiquement, n’a pas réagi à temps. La presse gaie l’a longtemps ignoré, se moquant régulièrement de Aides. Or une nouvelle génération a surgi. Les nuits en boîte et le matin au Père Lachaise, ça fait désordre. Quand Michel Foucault meurt, son compagnon Daniel Defert fonde Aides, en 1984. Cinq ans plus tard, Didier Lestrade fondera Act Up, sur le modèle d’Act Up New York. Ce sont d’anciens militants gais qui fondent les principales associations de lutte contre le sida en France, tandis qu’aucune association gaie ne se donne une mission sida, ce qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Des partenariats comme aujourd’hui entre la Lesbian & Gay Pride et Aides, réparent cette « fracture », inédite hors de France, entre les mouvements homosexuels et de lutte contre le sida. Entre temps, et comme pour le mouvement lesbien, une frontière de polémiques s’installe entre ces deux mouvements, à la fois convergents et divergents. Entre temps, le mouvement homosexuel compte ses morts, soit la majorité des activistes gais des années soixante dix.

Un mouvement socio-culturel

Les outils des années 90 vont s’avérer aussi efficaces que ceux de la fin des années 70. Furent alors utilisées des candidatures homosexuelles aux élections municipales et législatives, la mise en place des Gay Prides puis de Gai Pied, des prises de paroles multiples. La solidarité des intellectuels fut également décisive : Sartre, de Beauvoir, Foucault, Duras, Aron, etc. D’autres faisaient silence ou ricanaient. Aujourd’hui, pitres de la société du spectacle, Sollers, Finkelkrault ou Touraine bavardent, avec 20 ans de retard, sur ce bizarre droit à la différence qui marche si fort, ou sur le « communautarisme », typique faux débat d’aujourd’hui.

Outils donc des années 90, élaborés stratégiquement. D’idéologique puis de politique, le mouvement homosexuel va devenir socio-culturel, intégrant (politiquement) les effets de l’émergence de ses prises de parole et de sa visibilité. La visibilité d’abord, avec une Gay Pride nationale aux chiffres exponentiels et son contact réussi avec les partis politiques comme avec les organisations humanitaires, ou les hétérosexuels. Visibilité que l’on retrouve désormais dans une dizaine de villes de France. Développement aussi du concept de service. Car nous n’en sommes plus à « représenter » les homosexuels mais à leur rendre service. L’émergence nationale des Centres gais et lesbiens et de Maisons des Homosexualités indique ce nouvel état d’esprit de la solidarité. L’histoire et la mémoire sont également enfin de retour avec des dépôts de gerbe homosexuels dans les grandes villes de France lors de la Journée Nationale du Souvenir de la Déportation, sans oublier les frictions que l’on sait avec les associations de déportés. Le droit enfin, avec la proposition de contrat d’union sociale adressée aux partis politiques.

Ce dispositif, complété d’une réelle ouverture associative sur l’Europe avec le défi d’une Europride à Paris cette année, vingt ans aprés la première Gay Pride organisée alors par le GLH, s’avère fort efficace. Plus difficilement maîtrisable, la logique commerciale, dont le boum économique date des années 80 et qui ne rime pas souvent avec solidarité. Il manque bien sûr, face au syndicat des entreprises gais, un syndicat des consommateurs et un autre des employés des établissements gais.

La lutte du mouvement homosexuel n’est plus idéologique, politique, révolutionnaire. C’est une dynamique socio-culturelle qui repousse loin ses frontières. Elle ne se déploie pas seulement dans les nuits parisiennes et ne bavarde pas seulement sur les plateaux de télévision. Les contours d’image des homosexuels d’aujourd’hui, au delà des phénomènes de mode, sont de plus en plus banalisés. Le quotidien, le relationnel intègrent désormais socialement de plus en plus les homosexuels comme la question de sa propre homosexualité. En transversale, la requête récurrente des jeunes gais de cesser d’être une génération souvent sacrifiée, ou celle des gais blacks ou des gais maghrébins, exigeant place pour leur différence dans leur culture et dans nos lieux. Et les chantiers de demain ne manquent pas : le droit à la parentalité,à la vie familiale, à l’héritage, ou l’inscription de l’homosexualité dans les manuels scolaires (histoire, culture, littérature). Et le plus difficile à obtenir en France tandis que ce geste commence à se généraliser en Europe et dans les pays dotés d’un mouvement homosexuel fort : la « sortie du placard » de personnalités, principalement politiques.

Jean Le Bitoux

Plus d'informations :

Rédaction : La revue Politique, 60-62 rue d’Hauteville, 7501 Paris, Tél. : 01 53 34 00 00. Réalisation de la page : A. Ardoin et Yannis Delmas, Gais et lesbiennes branchés © 1997.

Notes :

[1] Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel chez Calmann Lévy, 1994, Paris.


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