Les relations amoureuses entre les femmes du XVIe au XXe siècle

Entretien avec Marie-Jo Bonnet, auteur de

les Relations amoureuses entre les femmes du xvie au xxe siècle, éditions Odile Jacob, collection « Opus ».

La Revue h. - Marie-Jo Bonnet, ce livre a une histoire qui est directement liée à votre parcours.

Marie-Jo Bonnet.- Exactement. Il est la continuation directe et logique de mon engagement dans le Mouvement de libération des femmes et le Front homosexuel d'action révolutionnaire. J'ai tout naturellement éprouvé la nécessité d'approfondir le sujet, parce que j'avais besoin de relativiser le poids du social sur l'oppression de l'homosexualité et que pour moi, le moyen privilégié de le faire était l'histoire. Une autre question me préoccupait : je m'étais rendue compte que je n'arrivais pas à parler de l'amour entre femmes. Tant de choses négatives en avaient été dites que cela nous rendait muettes, me rendait muette. J'avais donc un désir de connaissance et un désir de prendre une distance vis-à-vis de la société afin de m'accepter comme j'étais. Présenter ce sujet à l'université a été facile, car nous étions dans une période de conquêtes et Michelle Perrrot, professeur d'histoire à Paris-VII, a accepté sans problème de diriger ­ dans la mesure où on pouvait le diriger ­ un sujet sur lequel il n'existait rien. En fait, j'ai travaillé seule, puisque personne, en 1975, n'avait traité le sujet. Deux ans plus tard, Danièle Rosadoni a accepté de l'éditer dans la collections « Femmes » chez Denoël Gonthier, sous le titre Un choix sans équivoque. Le livre qui est actuellement publié chez Odile Jacob dans la collection de poche « Opus » a été complètement retravaillé. Je remercie au passage Michèle Brun qui a été une interlocutrice de grande valeur. J'ai ajouté plusieurs chapitres, et notamment une importante conclusion sur notre époque.

- Le terrain était donc complètement vierge. Comment avez-vous procédé, où avez-vous trouvé vos sources ?

M.J.B. - J'ai commencé par le commencement, c'est-à-dire par les définitions et les noms. Je me suis rendue compte que les femmes qui aimaient les femmes n'avaient pas toujours été nommées « lesbiennes » ou « homosexuelles ». Pendant au moins trois siècles, à partir de la Renaissance, on les a appelées « tribades ». La Renaissance est une période fondatrice en ce qui concerne l'histoire de l'amour entre femmes, car c'est la première fois qu'on leur a donné un nom. Chez les Grecs, il n'y avait pas de nom ; Sappho, la première initiatrice d'une parole de femme et de lesbienne dans l'histoire, parlait de « son amie », « celle qu'elle aimait », mais ne désignait pas sa partenaire par un nom générique. Au Moyen-Âge, bien que l'amour entre femmes existât, on ne nommait pas non plus les lesbiennes ; un long poème d'amour d'une femme troubadour a été retrouvé, mais l'on discute toujours pour savoir s'il s'agit vraiment d'amour lesbien ou d'une forme d'affectivité entre femmes. En effet, la tendance continuelle dans l'histoire est de dévaloriser le lien amoureux entre les femmes. Cela a commencé au xvie siècle, période donc à la fois fondatrice de notre histoire et d'une occultation : en remontant à l'origine du mot « tribade », l'on s'aperçoit qu'il vient d'un verbe latin et grec qui veut dire « frotter, s'entrefrotter » ; les lesbiennes étaient désignées selon une technique de jouissance sexuelle qui n'avait rien à voir avec la pénétration phallique, considérée comme la vraie jouissance. Elles se frottent, elles contrefont l'homme. C'est un simulacre de sexualité, ce qui explique l'absence de répression proprement sexuelle, comme chez les sodomites. Mais en étudiant la signification de la contrefaçon dans la société renaissante, je me suis rendue compte que l'amour entre femmes était activement réprimé à travers le fait pour une femme de s'habiller en homme, c'est-à-dire de transgresser les rôles sociaux. Pour ce délit, il y a autant de femmes qui ont été pendues que d'hommes brûlés pour péché de sodomie.

- Donc le péché, pour l'homme, est d'ordre sexuel, et pour la femme, il est d'ordre social.

M.J.B. - Bien entendu, puisque c'est la pénétration qui est considérée comme porteuse de sens, qu'elle soit anale ou vaginale. D'ailleurs, l'emploi d'un godemiché est considéré comme une « contrefaçon », un simulacre, avec toute la connotation monstrueuse que ce mot pouvait avoir au xvie siècle.

Une deuxième chose tout à fait frappante a été de constater que les définitions, en ce qui concerne l'amour entre femmes, changeaient pratiquement à chaque dictionnaire, alors que celles de la sodomie ne variaient pas. Il y avait une instabilité dans la connaissance des lesbiennes ; elle était le miroir d'un savoir collectif. Au xvie siècle, le savoir dominant était celui des Anciens, puisque c'est grâce à la découverte de l'Antiquité qu'on a pu reconnaitre l'existence de l'amour entre êtres semblables dans la littérature « payenne » notamment, la seule à reconnaître ces formes d'amour. Le paganisme a été une véritable libération par rapport à la chrétienté. Les Anciens étaient beaucoup plus libres. Sappho, en tant que représentante de l'Antiquité, a donc eu une importance capitale dans notre histoire ; elle était un modèle poétique à imiter, un modèle de liberté sexuelle, même si cette liberté a toujours gêné parce qu'il était incompréhensible pour une mentalité patriarcale qu'une femme soit à la fois une poétesse de génie et aime les femmes. C'est pour cette raison qu'est né le mythe de son suicide au rocher de Leucade, mythe qui a perduré pendant trois siècles et qui raconte comment Sappho, à la fin de sa vie, tombe amoureuse d'un homme qui, la trouvant trop vieille, la rejette. Preuve qu'elle n'était pas vraiment lesbienne.

- L'acte de naissance de l'histoire des lesbiennes coïncide donc avec sa falsification ?

M.-J. B. - Oui, cet exemple montre à quel point notre histoire est niée, dévalorisée. Les informations sont fragmentaires et à puiser dans tous les domaines. On a continuellement cherché à déformer les faits. En outre, il s'agit d'une histoire où les femmes se taisent, et pour cause. Il fallait donc retrouver à la fois un nom et les forces profondes qui ont permis à la société d'évoluer. Les lesbiennes en font partie. Ce qui entraîne la répression, ce n'est pas la pratique sexuelle, mais une forme de liberté prise sur l'obligation hétérosexuelle. Les lesbiennes font peur parce que par leur existence, elles remettent en question les fondements du patriarcat que sont la famille, le mariage et la transmission du patrimoine.

- À partir du XVIe siècle, et sur l'exemple de Sappho, on voit donc apparaître des figures qui vont transgresser le modèle patriarcal et essayer de vivre une véritable pratique amoureuse entre femmes ?

M.-J. B. - Oui, et ce qui est très intéressant, c'est de découvrir le lesbianisme dans deux classes sociales, très éloignées l'une de l'autre. La première est l'aristocratie, où règne une liberté assez grande, beaucoup plus grande qu'aux xviie et xviiie siècles ; Brantôme, avec ses Vies des Dames Galantes, est le principal observateur de ce phénomène. Il raconte énormément d'anecdotes sur les « dames qui font l'amour et leurs maris cocus ». Mais Brantôme, en dépit de toutes ses informations, conclut son livre en affirmant que les femmes ne se servent de ces plaisirs que comme amuse-gueule, car rien ne vaut le plaisir donné par l'homme. Dans l'aristocratie, bien sûr, toutes les femmes devaient se marier et faire des enfants pour transmettre le patrimoine, ce qui ne les empêchaient pas d'être relativement libres dans un cadre de privilège aristocratique.

La seconde, et c'est la découverte la plus intéressante, est la classe paysanne. Des femmes s'y sont mariées entre elles. Deux informateurs rapportent ces faits. D'une part Montaigne, dans son Voyage en Italie, qui raconte que sept ou huit filles ont été pendues parce qu'elle s'habillent en homme et préférent vivre leur vie de par le monde plutôt que de se remettre en état de fille. C'est dans Montaigne, que tout le monde a lu ! C'est dire à quel point les historiens ne trouvent que ce qu'ils cherchent. Montaigne raconte qu'une de ces filles, qui s'appelait Marie et gagnait sa vie au métier de tisserand, avait rencontré une femme et l'avait épousée, habillée en homme. Dénoncée, elle a été arrêtée, jugée et pendue. Sa compagne n'a pas été inquiétée ; elle n'avait pas d'importance puisque femme, elle ne transgressait pas son rôle. Qu'elle ait consenti à ce mariage en connaissance de cause n'a pas été retenu contre elle. Au xvie siècle, en même temps que l'humanisme, il se met en place une hiérarchisation des sexes. Cette hiérachie existe encore aujourdhui dans les mentalités, malgré les principes démocratiques.

- Trouve-t-on des paroles féminines au XVIe siècle ?

M.-J. B. - Oui. Louise Labé et son amie Clémence de Bourges. J'ai également trouvé un poème de Pontus de Tyard appelé Élégie d'une dame énamourée d'une autre dame. Ce poème, de trois ou quatre pages, mériterait une analyse fouillée. Mais c'est au xviie siècle que l'on trouve les premiers vrais écrits.

- Alors passons le siècle. Au xviie, la société française est plus organisée. Le pouvoir royal se structure et « s'absolutise », la langue est légiférée, et je suppose que les rôles sociaux suivent ce mouvement. Comment la parole et le fait lesbiens émergent-ils dans ce contexte?

M.-J. B. - Il se produit un phénomène politique très important au xviie siècle, c'est la Fronde. Beaucoup de femmes y participent. Ce sera la dernière tentative de participation au politique. Après la Fronde, c'est terminé, et pour longtemps. J'ai remarqué à ce propos qu'un lien très étroit unit la participation des femmes au politique et leur prise de parole. Au moment de la Fronde, on voit apparaître des images d'amazones, de femmes combattantes et des passions amoureuses entre femmes, portées par le mouvement des Précieuses. Madeleine de Scudéry portera les premières attaques, très violentes, contre le mariage, allant jusqu'à dire que c'est une tyrannie. Fait intéressant, dans son roman Artamène ou le grand Cyrus, Madeleine de Scudéry fait tenir ces propos à son héroïne... qui s'appelle Sappho ! Une Sappho qui s'arrête toutefois à la valorisation de l'amitié entre les femmes. Cette condamnation sans appel du mariage ouvre une brêche dans l'obligation des femmes de se marier, obligation qui, comme on sait, occulte complètement l'amour entre femmes... Cohérente avec elle-même, Mlle de Scudéry est d'ailleurs restée célibataire toute sa vie.

Au moment de la Fronde, on voit beaucoup de femmes vivre ensemble. Tallement Des Réaux le raconte dans ses Historiettes. Il y a par exemple Madame d'Aiguillon, nièce de Richelieu, connue pour ses passions pour les femmes, et Madame du Vigean. Ces grandes dames, souvent mariées de force, n'ont aucun pouvoir dans le mariage. Sous Louis XIV, il y a Madame de Murat, qui écrivait des contes de fées, et qui fut emprisonnée par le roi pendant une dizaine d'année parce qu'à la fois elle aimait les femmes, dilapidait le patrimoine familial, jouait au jeu et avait des murs dissolues. Sous la monarchie absolue de Louis XIV, il n'y a plus d'espace pour la liberté individuelle. Il ne reste pour les femmes que la littérature et les contes de fée. En ce qui concerne la littérature, même si la mixité est très importante dès le xviie siècle, on ne voit toutefois aucune femme dans l'Académie française, alors qu'elles sont présentes dans l'Académie royale de peinture et de sculpture. La langue étant un lieu de pouvoir, les hommes se sont réservé ce domaine ; en revanche, après les séances à l'Académie, ils allaient lire leurs harangues dans les salons des précieuses, trouvant cela beaucoup plus amusant. La culture des salons est évidemment très importante à cette époque, car elle fortifie les femmes dans la conscience de leur valeur propre.

C'est pour cette raison qu'elle sont exclues des institutions, du pouvoir d'État. Le règne de Louis XIV a été de ce point de vue celui de la remise en ordre complète des rôles. Un exemple l'illustre à merveille : c'est une fontaine, à Versailles, où l'on voit Apollon servi par ses nymphes, alors que les nymphes étaient les compagnes de Diane.

- Au XVIIIe siècle, la préciosité cèdera le pas au libertinage. Celui-ci offrira-til aux femmes un espace de liberté ?

M.-J. B. - Avant de parler du libertinage, il faut d'abord parler de la philosophie des Lumières, qui va déserrer l'étau. L'étau religieux, d'abord, et puis l'étau patriarcal. L'étau religieux à partir d'une réflexion sur la nature, sur ce qui est naturel et contre nature ; le plaisir peut-il être contre nature, et qu'est-ce que cela signifie ? Dans ce contexte, le plaisir est rapidement réhabilité, notamment par Diderot, ce qui permettra de le vivre de manière déculpabilisée. Autre élément très important : la société des Lumières conçoit et accepte l'homosexualité. Celle des hommes et celle des femmes.

- Par les hommes et par les femmes ?

M.-J. B. - Oui, lorsque par exemple des sodomites sont brûlés au milieu du siècle, tout le monde s'indigne, conscient qu'il s'agit d'un acte de barbarie.

- La philosophie des Lumières donne-t-elle une nouvelle définition des rapports entre les hommes et entre les femmes ?

M.-J. B. - Bien sûr. À partir du moment où l'on repense la nature, automatiquement, ce qui auparavant pouvait être considéré comme un péché, comme contre nature, ne l'est plus, et cela réorganise la conception de l'amour et du plaisir. Quelques femmes vont vivre ouvertement leur amour des femmes. Évidemment, ces femmes sont des marginales, des actrices, comédiennes et cantatrices qui n'ont rien à perdre, puisqu'elles sont excommuniées, et n'ont donc aucune image sociale à défendre. La Comédienne-Française Françoise Raucourt, la cantatrice Sophie Arnould, en tout une bonne dizaine de femmes vont se montrer si libres dans leur comportement amoureux que les hommes vont écrire sur elles. Pour la première fois, ils vont faire l'apologie du plaisir entre femmes, et inventer l'histoire d'une secte Anandryne, qui initie les femmes aux plaisirs de la femme. Les lesbiennes ne sont donc plus vues en couple, mais en groupes, en collèges, en sectes, évidemment secrets puisqu'il s'agit d'initier les femmes aux mystères de Lesbos. Le plaisir entre femmes n'est donc plus une contrefaçon mais un véritable mystère, et le demeurera, malheureusement, car au lieu de dévoiler l'amour lesbien, c'est-à-dire de le reconnaître dans la société, ces écrivains préféreront remettre le voile et fantasmer sur le mystère. C'est tout le problème de ce siècle : les hommes sont en quête de leur propre plaisir, sans se rendre compte que les femmes vont beaucoup plus loins qu'eux dans la conquête d'une liberté. Le libertin ne rentre pas dans le réel, tandis que les femmes déplacent des choses, sans produire de discours, car il faudra pour cela attendre le xixe siècle. Le discours libertin est un fait d'hommes et malgré sa tolérance, il ne libère pas la femme. Je pense à Mirabeau par exemple, et à des textes anonymes comme l'Espion anglais (duquel sont extraits les « Confessions d'une jeune fille » et l'« Apologie de la secte Anandryne »), aux Mémoires secrets (chronique clandestine sur les vingt dernière années de l'Ancien Régime), et à la Correspondance littéraire, émanant des encyclopédistes, car les philosophes des Lumières ont écrit sur les lesbiennes. Mais à part Diderot, le seul écrivain à avoir vraiment déplacé quelque chose dans les rapports de domination amoureuse est Choderlos de Laclos. Il est l'auteur d'un petit texte génial sur l'éducation des femmes et surtout celui des Liaisons dangereuses où, dans une des lettres, la marquise de Merteuil raconte à Valmont comment elle a séduit Cécile de Volanges, pour lui montrer que le désir de la femme est sans limites. Le quiproquo entre le libertin et la libertine réside en cela : le libertin est soutenu par une société et obéit à une morale sociale, alors que le désir de la femme n'a pas de limites, mais elle est seule.

- En cela, le personnage le plus extraordinaire, le plus subversif et en définitive le plus sympathique des Liaisons dangereuses est la marquise de Merteuil.

M.-J. B. - Évidemment. Elle est à cent coudées au-dessus de Valmont. Laclos est allé très loin dans la compréhension de la question du plaisir et de l'amour des femmes. Il était d'ailleurs très en avance sur son temps, et c'est pourquoi on le lit tant aujourd'hui.

- Il y a ensuite la Révolution française...

M.-J. B. - ... qui est à la fois un immense espoir et une immense déception.

- Tout s'y passe très vite, tout monte très vite mais tout redescend très vite aussi ; de grandes figures apparaissent, des textes sont produits, des clubs de femmes se réunissent, des femmes portent des questions sur le devant de la scène, prennent la parole et agissent...

M.-J. B. - Olympe de Gouges, évidemment. Mais elle est rapidement éliminée, à peu près en même temps que Madame Rolland et Marie-Antoinette, ce qui est très révélateur. Dès novembre 1793, sous la Terreur, les clubs de femmes sont interdits. C'en est fait et de la liberté des murs et des droits politiques des femmes. Le problème de la Révolution, paradoxalement, c'est qu'elle va bloquer l'évolution des murs et refouler une certaine liberté tout en ouvrant quelque chose d'autre. Au xixe siècle, l'émancipation amoureuse est liée à l'émancipation sociale car les femmes sont exclues de la cité, et tout le problème est de savoir comment les intégrer dans la cité. Et l'on s'apercevra qu'entrer dans la cité, c'est aussi tenir un nouveau discours amoureux. Parce que, par exemple, le divorce est interdit, et que la femme du xixe siècle n'a le choix qu'entre ménagère et courtisane. En revanche, la Ré-volution a laissé ce grand espoir de l'égalité de principe entre les hommes et les femmes. Sur ce ferment va naître tout un mouvement de révolte qui fera de la lesbienne un modèle d'émanciaption sociale et sexuelle. Ce mouvement est inau-guré par Fourier, qui observe qu'à Paris, les femmes les plus libres sont « celles qui ont le penchant au saphinisme ». Il en conclut, évidemmment, que cela rend libre. Dans son Nouveau monde amoureux, il place donc les lesbiennes très haut, dans le monde de l'harmonie, celui de la réciprocité. Dès 1830, apparaît le saint-simonisme, qui opère une reconstitution symbolique du couple ; la femme existe à nouveau socialement, mais comme mère, à côté du père. C'est à partir de ce couple que va pouvoir s'opérer l'émancipation des femmes. Dans le sillage du saint-simonisme, on trouve George Sand qui dans son roman Lélia va pour la première fois parler du désir d'une femme pour une autre femme. Toujours dans ce courant impulsé par Fourier et le saint-simonisme apparaît la première artiste lesbienne, vivant ouvertement avec une femme : c'est Rosa Bonheur. Première femme artiste à recevoir la Légion d'honneur, Rosa Bonheur a un parcours très intéressant. Elle est la fille d'un saint-simonien et a été élevée dans cette idéologie, ce qui explique certainement le fait qu'elle se sente le droit de vivre comme elle veut.

À d'autres échelles de la société, les bourgeoises par exemple ne peuvent vivre que des passions fragmentées, dans un parfum de scandale. Quand Courbet peint les Demoiselles du bord de la Seine, la critique parle tout de suite de prostituées, parce qu'il s'agissait de « demoiselles », allongées dans l'herbe comme si elles venaient de faire l'amour. Cette toile a soulevé un véritable tollé. La répression morale s'accentue encore après 1848, car les bourgeois ont eu très peur de voir les femmes réclamer le droit de vote et le divorce. Notons que c'est à partir de cette époque que Sappho ressurgit comme un épouvantail. La réaction patriarcale se fera avec Baudelaire, pour qui les lesbiennes sont des « femmes damnées », c'est-à-dire exclues du Paradis et de la société. Leur sexualité n'est pas libératrice, et Baudelaire s'oppose au courant d'émancipation qui conçoit l'intégration des femmes dans la cité avec une reconnaissance de l'amour quel qu'il soit. Il condamne et exclut. À la suite de Baudelaire, tous les phallocrates vont entonner le refrain de la damnation. La médecine ne sera pas en reste en matière de répression, puisque le plaisir va devenir pathologique. Il sera décrit comme étant à l'origine de maladies nerveuses, et dans le cas des femmes, les lesbiennes seront celles qui « usent du clitoris », par la masturbation notamment ; elles le tiraillent, l'allongent, lui feront connaître des développements tout à fait miraculeux, et... souffrent de « clitorisme », dont le remède évident est l'ablation du clitoris. Voyant qu'elle s'engage dans une impasse, la médecine aura ensuite recours au terme « d'inversion sexuelle » pour décrire l'homosexualité feminine. C'est sur cette théorie de l'inversion que, pendant longtemps, va se développer le discours sur l'homosexualité des femmes : chose très intéressante, ce discours se développe parallèlement au féminisme, et se pose, dans les années vingt, comme rempart au féminisme. On dira aux femmes : « attention, vous vous révoltez, donc vous vous virilisez, donc vous allez devenir lesbiennes. Il faut que vous restiez femmes, pour toujours nous plaire. » C'est ainsi que l'épouvantail de l'homosexualité va servir à casser la solidarité entre les femmes dans les mouvements féministes. Le féminisme sera assimilé au lesbianisme. Les femmes qui se révoltent sont celles qui ne supportent pas les hommes, donc qui sont homosexuelles.

Il y a alors parallèlement la mise en place d'un discours masculin sur la perversion féminine ­ relayé par la littérature et la médecine, où l'on voit surgir des figures ou des images de lesbiennes qui font froid dans le dos ­ et l'émergence des combats féministes, avec des femmes qui commencent à prendre des libertés, d'abord chez les artistes, avec Rosa Bonheur et Louise Breslaud, puis chez les écrivains, comme Natalie Barney et Colette.

Il y avait aussi beaucoup de lesbiennes dans l'aristocratie, Élisabeth de Gramont par exemple ; il y a aussi la fille de l'inventeur des machines à coudre, Winnaretta Singer, princesse Edmond de Polignac, mécène musicale, ou encore la danseuse américaine Loïe Fuller. On retrouve des lesbiennes dans les avant-gardes révolutionnaires (non pas dans la politique, domaine réservé aux hommes ou aux femmes mariées) et dans les avant-gardes artistiques, ce qui veut dire qu'elles sont des éléments de transformation sociale.

La guerre de 14 a eu un rôle très important dans l'émancipation des femmes, car elle a montré qu'elles étaient capables de tenir un pays, pendant que les hommes étaient au front. Elles ont ainsi gagné le droit d'aimer comme elles voulaient. Après la guerre surgit le phénomène de la « garçonne ». Des femmes du peuple vont également pouvoir acquérir une reconnaissance en tant que lesbiennes ; c'est le cas par exemple de Suzy Solidor.

- Mais pour ce faire, il faudra quand même qu'elles soient artiste. On est encore loin de la reconnaissance sociale globale.

M.-J. B. - Bien sûr, pour cela, il faudra attendre nos jours. Dans les années vingt, le mouvement artistique prend en charge la liberté des murs, car le politique le refuse.

- Qu'est-ce qui change au moment de la Deuxième guerre mondiale ?

M.-J. B. - Elle casse le mouvement d'émancipation dit de la « garçonne », et le travail de l'avant-garde artistique. Le féminisme est écrasé. Le droit de vote, qui est enfin accordé aux femmes en 1944, passe presque inaperçu. Il y a un recul considérable. Il suffit de voir les milieux artistiques, ou de lire ce que Simone de Beauvoir a écrit au sujet des lesbiennes par rapport à ce qu'en disait Natalie Barney. La lesbienne n'est plus une figure d'émancipation, elle est une figure d'enfermement. Cette analyse est intéressante lorsqu'on sait que Simone de Beauvoir a elle-même été une lesbienne de placard. En fait, elle n'aborde la question que sous un angle sexuel très banal, pas sous l'angle le plus intéressant, celui de la femme indépendante. Cela relativise son apport à la libération des femmes, bien qu'il soit important. On ne peut pas faire de Simone de Beauvoir une figure de proue de l'émancipation des homosexuelles. Nous avons été obligées de retrouver nos sources nous-mêmes. Autour de 68, il existe très peu de livres sur les lesbiennes, à part ceux de Christiane Rochefort et surtout Monique Wittig, qui ont eu un rôle catalyseur dans le mouvement de libération des femmes. Silence et occultation caratérisaient la société gaulliste, jusqu'à l'éclatement de mai 68.

Mai 68 a été un coup de tonnerre pour les femmes, une illumination ; tout à coup nous avons regardé autour de nous et avons vu les choses différemment. Tout à coup, ce qui avant semblait tout à fait normal ne l'était plus, comme le fait par exemple que tous les dirigeants politiques soient des hommes, que les femmes ne puissent pas parler dans les AG, que les hommes ne les écoutent pas, etc...

- On passe ici du travail d'historienne à l'évocation de la vie personnelle, puisque cette mutation, vous l'avez vécue.

M.-J. B. - Oui, je me suis retrouvée dans un courant où je n'étais plus isolée, où je n'avais plus peur, où j'ai trouvé un lien avec la société parce qu'elle pouvait être transformée. En fait, les choses se sont passées très simplement. Un jour, je suis allée à la librairie Maspéro du boulevard Saint-Michel, et je suis tombée sur le numéro 0 du Torchon brûle. J'ai tout de suite compris que ce journal me concernait, même si le mot d'homosexuelle ou de lesbienne n'y figurait pas. D'ailleurs, j'étais moi-même bien incapable de me désigner comme telle. C'est le mot « libération des femmes » qui a été le véritable détonateur. Nous étions début février 1971, et je suis allée à l'AG suivante du MLF, celle où elles avaient décidé de boycotter la conférence du professeur Lejeune, contre l'avortement et la contraception. J'ai donc franchi le pas de façon radicale. C'était très bouleversant pour moi. Après, les choses se sont passées très vite. J'ai rejoint un groupe nommé « les polymorphes perverses » qui voulait étudier la sexualité sous l'angle de Freud et de Marcuse, un contexte intellectuel qui me convenait à merveille. Mais il n'était pas encore question d'homosexualité. L'homosexualité n'était pas « parlée ». Mais c'est venu très vite : deux des membres de ce groupe étaient à Arcadie. Elles ont décidé de faire une conférence sur les femmes, dans les locaux d'Arcadie. Au lieu de dix lesbiennes que l'on attendait, il en est venu cinquante, dont Françoise d'Eaubonne. Cet événement a marqué le début du militantisme proprement lesbien. Quelques semaines plus tard, le FHAR voyait le jour, un peu avant la fameuse émission de Ménie Grégoire, salle Pleyel. Nous étions une dizaine d'hommes et de femmes. À la fin mars, nous nous réunissions aux Beaux-Arts....

- Pour conclure, comment analyseriez-vous l'apport des lesbiennes à la libération des femmes ?

M.-J. B. - Il est fondamental, à plusieurs niveaux. D'abord, celui de la radicalisation des femmes, par rapport à la non-mixité, à l'autonomie, à la critique de l'hétérosexualité comme système d'opression des femmes. Ensuite, les lesbiennes ont été des sujets de désir et des éléments de passage à l'acte, elles figuraient un désir possible de la femme pour la femme, porteur d'un amour lui aussi possible, et d'une reconnaissance, car désirer une femme, c'est la reconnaître dans le contexte hétérosexuel. Nous n'avions plus peur de nous couper des hommes, non pas parce que nous les détestions, mais simplement parce que pour s'émanciper, il faut d'abord partir de soi-même. Cela a eu un effet d'entraînement sur les femmes hétérosexuelles, par la création d'une vie collective très riche, très intense, qui leur a permis d'avoir une vie affective forte et de retrouver un regard, une parole, un désir propres. Enfin, cela a développé l'amitié entre les femmes, cette difficile amitié après des siècles de rivalité. Le lien de ce « nous, les femmes », ce creuset identaire dans lequel ont fondu toutes nos anciennes identités d'épouses, de mères, d'héterosexuelles ou d'homosexuelles, a été impulsé par les lesbiennes. Ainsi, en tout cas pour ce qui me concerne, j'ai pu à nouveau être fière d'être une femme. Renouer avec cette partie de moi-même qui avait tant souffert, car les modèles de femmes qu'on me proposait étaient pour moi impossibles à accepter. Me constituer une individualité, à partir de mes références, et me « mettre au monde », pour pouvoir ensuite à nouveau dialoguer avec les autres.

 

Propos recueillis par Laurent Muhleisen

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16/07/1997, page réalisée par LC
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