Cécile Bénito de Sanchez

Des identités homosexuelles

Propos sur la génèse et les avatars d'un genre contesté

L'hypothèse ici mise à l'épreuve est que les changements observés dans la perception et le statut imparti aux pratiques homosexuelles à travers l'histoire dépendent étroitement du rapport qui s'établit entre les modes de constitution des identités sexuées et des rapports sociaux de sexe.

Cette démarche se fonde sur un double postulat.

D'une part, si le sexe biologique, qui détermine largement l'identité de genre, constitue encore aujourd'hui l'un des référents identitaires les plus fondamentaux qui soient, le masculin et le féminin n'en sont pas moins assimilés à deux positions relatives, au contenu historico-culturel changeant, constitutives d'une dualité symbolique et sociale à l'égard de laquelle chacun est sommé de se situer. D'autre part, pour reprendre la formule de Michael Pollak, « on ne naît pas homosexuel, on apprend à l'être ».

Questionner la notion d'identité sexuée au travers du prisme de l'homosexualité, c'est-à-dire de la relation complexe et parfois trouble qui s'établit entre le sexe biologique et le genre, constitue un angle d'attaque singulièrement pertinent. En effet, une disposition homosexuelle semble introduire inéluctablement une distorsion dans le procès de l'assomption de soi comme être sexué, tel qu'il a été historiquement constitué dans les formes sociales fondées sur l'hétérosexualité et la famille1.

Cette distorsion est l'objet essentiel analysé dans ce texte. Il vise à identifier certains de ses avatars historiques, afin de problématiser la notion d'identité sexuée, identité qui « ne devient une préoccupation, et indirectement un objet d'analyse que là où elle ne va plus de soi » 2.

L'Antiquité païenne

Comme M. Foucault, il est préférable d'user avec prudence de la notion d'homosexualité pour aborder l'érotisme masculin dans la Grèce Antique. L'emploi de ce terme « récent » risquerait en effet de brouiller la compréhension d'un phénomène doué d'une signification socio-historique bien différente aujourd'hui.

Contrairement à un mythe tenace, les relations sexuelles entre hommes ne jouissaient pas en tant que telles d'une indulgence particulière dans l'Antiquité païenne. Il semble possible de repérer schématiquement deux types d'opinions sur l'homophilie active sous l'antiquité : l'indulgence de la majorité, qui la jugeait normale, et la sévérité de certains moralistes politiques, qui en dénonçaient l'artificialité (au sens où elle contrevenait, au même titre que d'autres plaisirs amoureux, à un certain idéal de maîtrise de soi et d'autarcie)3.

Ce point mérite d'être précisé. Si certains textes qualifient cette sexualité de « contre-nature », il faut bien comprendre que ce n'est pas le pédéraste qui se trouve en cause ­ du moins quand il est actif ­ mais le geste qu'il accomplit. Ainsi, Platon condamne la complication du plaisir, au même titre que d'autres formes de libertinage, dans la mesure où il juge bon ­ dans le dessein d'éviter tout égarement passionnel ­ d'éliminer toute sexualité non vouée à la reproduction. L'idée qu'un homme puisse aimer une femme ne semble pas lui effleurer l'esprit. Quant aux femmes, sans doute eût-il été extravagant d'adopter leur point de vue.

Il ne s'agissait pas de ramener la sexualité à une droite nature. La littérature évoque abondamment l'amour des garçons. P. Veyne cite entre autres l'empereur Claude, qui n'aimait que les femmes ; Virgile, qui affichait un goût exclusif pour les garçons ; Horace qui adorait sans partage la beauté des deux sexes. Disserter sur les agréments respectifs de l'un et de l'autre amour est l'un des thèmes favoris de la littérature légère : « En cette société où les censeurs les plus sévères ne voyaient dans la sodomie qu'un geste libertin, l'homophilie active ne se cachait pas et ceux qui s'adonnaient aux garçons étaient aussi nombreux que ceux qui s'adonnaient aux femmes », et l'auteur d'en conclure sur « la nature peu... naturelle de la sexualité humaine »4.

Une conception unitaire du désir

Quelque chose d'essentiel est ici en jeu. Si la préférence pour les filles ou les garçons pouvait bien être reconnue comme un trait de caractère, sans fournir pour autant matière à classifier les individus, c'est que, comme le fait observer M. Foucault, les Anciens concevaient le désir sur un mode unitaire, sans lui prêter une structure ambivalente et double, ce que nous avons coutume de faire lorsque nous nous essayons à penser conjointement l'homo- et l'hétérosexualité. Ainsi, parce que le même désir s'adressait aux deux sexes, on pouvait tour à tour aller de l'un vers l'autre. L'homme fréquemment se tournait vers les femmes après des amours de jeunesse plutôt « garçonnières », et « l'homme qui préférait les padika ne faisait pas l'expérience de lui-même comme &laqno; autre »en face de ceux qui préféraient les femmes »5. En témoigne par exemple le Banquet de Xénophon : « personne (parmi les convives de Callias) [...] , qui ne soit senti l'âme émue » à la venue du tout jeune Autolycos dont la beauté attire les regards avec autant de force qu'« une lumière apparaissant dans la nuit ». Or, parmi les invités, plusieurs sont pourtant mariés et amoureux de leur femme, tels Nikératos6. Alors que notre questionnement se cristallise sur la singularité d'un désir qui ne s'adresse pas à l'autre sexe, les Grecs se préoccupaient du garçon en tant qu'objet de plaisir forcément appelé à délaisser ce statut passif pour accéder à une position active.

La problématisation morale des plaisirs dans la Grèce ancienne

M. Foucault consacre de longs développements, dans son Histoire de la sexualité, à la problématisation morale des plaisirs dans la Grèce ancienne et aux modes selon lesquels les comportements sexuels entre hommes étaient appréhendés comme enjeux moraux. Il s'agit au fond de comprendre pourquoi l'amour des garçons, que ni la loi ni l'opinion ne condamnaient, qui se trouvait même souvent favorisé par le fonctionnement d'institutions militaires ou pédagogiques et culturellement valorisé par toute une littérature déjà évoquée, a été constitué en foyer d'intense préoccupation théorique et morale.

Précisons que si l'on estimait naturelles les relations entre jeunes garçons, que les rapports entre hommes ayant largement passés l'adolescence étaient aisément acceptés, quoique sujets à la critique et à l'ironie (du fait du soupçon d'un goût pour la passivité supposé être partagé par l'un au moins des deux partenaires, incompatible avec la définition de la virilité), ce type de rapport n'entre pas dans le champ de la réflexion philosophique concernant les amours masculines. Celle-ci traitait des relations entre deux hommes considérés comme appartenant à deux classes d'âge distinctes, dont l'un a achevé sa formation et l'autre pas. Seule cette différence rendait la relation valable et pensable.

En effet, si le le mouvement qui pouvait porter un homme vers les garçons était considéré comme naturel, M. Foucault note qu'il n'était pas rare de voir affirmé para phusin, « hors nature », le rapport entre deux hommes, dans la mesure où il était jugé « féminiser » l'un des deux partenaires.

En vérité, il était difficile pour les philosophes de penser le garçon comme objet de plaisir. Ainsi Platon, lorsqu'il se propose dans le livre VIII des Lois de légiférer sur les relations sexuelles et d'interdire les rapports entre hommes, fait valoir pour argument que le fait de se trouver en position d'être séduit risque d'entraver la formation d'« un caractère courageux, viril ». Quant au séducteur, ne fait-il pas là preuve d'intempérance ? « De celui qui cède aux plaisirs et ne peut résister, tout le monde blâme la mollesse », et « chez celui qui cherche à imiter la femme, tout le monde réprouvera l'image trop ressemblante qu'il en devient »7. L'intempérance s'apparente à la féminité, dans la mesure où elle témoigne d'une passivité et d'une soumission à l'égard de ses plaisirs supposée inconciliable avec l'attitude virile de maîtrise de soi.

Activité et passivité

Tandis que « dans une expérience de la sexualité comme la nôtre [...] la féminité de l'homme est perçue dans la transgression effective de son rôle sexuel [...]. Pour les Grecs, c'est l'opposition entre activité et passivité qui est essentielle et qui marque le domaine des comportements sexuels comme celui des attitudes morales; on voit bien alors pourquoi un homme peut préférer les amours masculines sans que nul ne songe à le soupçonner de féminité, du moment qu'il est actif dans le rapport sexuel et actif dans la maîtrise morale sur soi-même ; en revanche, un homme qui n'est pas suffisamment maître de ses plaisirs ­ quel que soit le choix d'objet qu'il fait ­ est considéré comme « féminin » 8.

Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver dans les textes antiques des formes de disqualification des amours masculines qui se sont d'ailleurs perpétuées jusqu'à nos jours. On peut citer pour exemple la description des prêtres d'Atargatis dont Apulée se moque dans les Métamorphoses9, ou celle des petits rhéteurs parfumés et frisés qu'Epictète interpelle dans le fond de sa classe pour leur demander s'ils sont hommes ou femmes10. Plus loin encore, le premier discours de Socrate dans le Phèdre blâme les garçons mollassons ornés de fards et de parures. Comment ne pas lire là, avec M. Foucault, « dans l'intensité si vivement négative de ce stéréo-type, la difficulté séculaire, dans nos sociétés, à intégrer ces deux points, d'ailleurs différents, que sont l'interversion des rôles sexuels et la relation entre individus du même sexe »11. On peut y voir la condamnation de tout ce qui, dans ce type de relations, peut signifier un renoncement aux signes de la virilité. On comprend bien dès lors les raisons de l'inquiétude des Grecs à l'endroit de l'objet du plaisir, en ce qu'il aura à se constituer comme sujet moral maître de lui-même.

 

L'éraste et l'éromène

Pour être admise sous certaines formes, la relation sexuelle entre hommes était donc loin d'aller de soi. La complaisance servilement passive était tenue pour infamante. J.K Dover cite de nombreux documents définissant le comportement souhaitable de l'un et l'autre partenaire, fixant les rôles respectifs de l'éraste et de l'éromène, extrêmement ritualisés et soumis à des conventions très précises12. On n'admettait pas du garçon qu'il puisse éprouver du plaisir et l'on condamnait ceux qui manifestaient trop leur complaisance à jouer ce rôle par la multiplicité de leurs liaisons, leur facilité à céder, leur tenue ou leur parfum. L'acte sexuel se devait d'« être pris dans un jeu de refus, d'esquives et de fuite qui tend à le reporter aussi loin que possible [...] et aussi dans un processus d'échanges qui fixe quand et à quelles conditions il est convenable qu'il se produise »13. L'apparition de la première barbe rendait le rapport inconvenant, les dissymétries impliquées dans le rapport entre l'homme et l'adolescent n'étant pas jugées compatibles avec l'accès de ce dernier au statut de citoyen. Aussi le lien d'amour était-il appelé à se transformer en amitié, philia, lien d'affection entre égaux. « L'amour des garçons ne peut être moralement honorable que s'il comporte (grâce aux bienfaits raisonnables de l'amant, grâce à la complicité réservée de l'aimé) les éléments qui constituent les fondements d'une transformation de cet amour en un lien définitif et socialement précieux, celui de philia. »14.

Contrairement aux Grecs, les Latins avaient en horreur ces amours problématiques des adultes pour les éphèbes de naissance libre. La législation augustéenne protégeait l'adolescent libre au même titre que la vierge de naissance libre, sans viser nullement à empêcher l'homophilie.

En revanche, les relations actives d'un maître avec son jeune esclave rencontraient toutes les indulgences. Ainsi Sénèque le Père écrivait-il : « l'impudicité (c'est-à-dire la passivité) est une infamie chez un homme libre [...] chez un esclave, c'est son devoir le plus absolu envers son maître ; chez l'affranchi, cela demeure un devoir moral de complaisance »15. Le maître se devait cependant de cesser d'infliger au mignon un traitement indigne d'un mâle du jour ou celui-ci voyait pousser sa première barbe.

Un ordre phallocrate et esclavagiste

L'Antiquité était donc fort loin d'être ce paradis permissif que l'on s'imagine parfois. L'opprobre et l'infamie touchaient ceux qui transgressaient un ordre symbolique plongeant ses racines dans le phallocratisme et l'esclavagisme. Si le citoyen homophile passif se voyait accablé d'un mépris colossal, c'était en vertu de l'assimilation massive entre les catégories du féminin et du passif, du masculin et de l'actif. Cette assimilation soutenait un ordre social fondé sur l'exclusion des femmes de la vie publique et la réduction de leur être au statut de serve et de mineure. Mais si l'homme en venait à adopter une position « féminine » (à être pénétré), la naturalité de cet ordre était ébranlée.

C'était une porte ouverte à l'analyse de la virilité comme construit social, et, par analogie, de la féminité. Platon le savait bien, qui redoutait que l'éphèbe mis en position d'être séduit éprouve ensuite des difficultés à adopter la posture masculine. Quant aux hommes intempérants, ils étaient la preuve éclatante que la tempérance s'apprend et se conquiert. Tout était d'ailleurs fait pour ôter à la majorité des femmes la possibilité d'y accéder. De là aussi l'horreur des Latins pour les femmes qui « chevauchent », pour l'homophilie féminine, notamment à l'égard de l'amante active, une femme qui se prend pour un homme, c'est à dire le monde renversé. L'extrême intolérance des Anciens à l'égard de comportements dont certains sont aujourd'hui tenus pour naturels donne la mesure de l'essence ségrégationniste des formes sociales antiques.

L'intense souci de problématisation morale dont faisaient l'objet les relations avec les garçons illustre deux faits majeurs :

­ l'extrême justesse de la remarque de M. Foucault concernant la sexualité comme lieu d'expression privilégié des rapports de force et de pouvoir au sein d'une société ;

­ l'ampleur du mépris social dans lequel étaient tenues les femmes, puisque la question ne se posait même pas à leur égard et que les termes dans lesquels s'exprimait la condamnation de la « féminisation » de l'homme, le mépris dans lequel était tenu l'adulte de sexe masculin soupçonné de « complaisances passives », n'auraient pas eu lieu d'être sans le statut inférieur, dépendant et contraint qui définissait la féminité. À Rome, l'individu masculin devait être esclave et imberbe pour être sans opprobre objet du plaisir de l'homme. Tout ce qui aurait pu suggérer l'artificialité des oppositions masculin / féminin, sujet / objet, devant / derrière, dessus / dessous... fondatrices de la symbolique sociale devait être étouffé. Les moralistes ne s'y étaient pas trompés, en se préoccupant d'équilibre social. Il faut noter enfin que seul l'esclavagisme permettait de justifier le droit de cuissage des maîtres sur leurs « mignons » et, comme le disait le proverbe, « Il n'y a pas de honte à faire ce que le maître commande ».

Les rapports sociaux de sexe et les modes de construction identitaires des genres étaient bien ici au fondement de la perception sociale de l'homosexualité.

La « naissance de l'homosexualité »

On pardonnera le survol de plusieurs siècles d'histoire pour en arriver à l'analyse de la période la plus récente. Mais il s'agit seulement ici d'ouvrir le débat, en revenant sur quelques thèses qui semblent constituer des jalons essentiels d'une réflexion sur les processus de construction identitaire autour de la sexualité. Sans prétendre faire oeuvre historique, il s'agit de décontextualiser et d'interroger des catégories trop familières pour ne pas aveugler.

Quelques remarques cependant, avant de retourner à l'époque contemporaine.

Les transformations de la sexualité auraient été initiées avant le christianisme, selon la thèse proposée par P. Veyne dans son article « L'homo-sexualité à Rome » (op cit). Selon lui, ces mutations permettent de passer d'une bi-sexualité de sabrage (où l'homme revendique un rôle actif) à une hétérosexualité de reproduction, consommée dans le cadre du mariage, désormais considéré comme une institution fondamentale de toutes les sociétés, ce qui n'était nullement le cas quelques siècles plus tôt. On renverra à la lecture de la liste des pêchés tels que définis par saint Paul16, où se combinent le christianisme et l'hellénisme de son temps et se dessinent les grandes tendances de la morale chrétienne17.

Non sans regrets, on laissera dans l'ombre ce grand pan d'histoire, pour passer directement au xixe siècle finissant et reprendre l'analyse au « moment » de la « naissance de l'homosexualité », selon l'expression de M. Foucault. Celle-ci s'inscrit dans le cadre beaucoup plus général d'une multiplication des discours sur le sexe, qui se présente comme la généralisation de l'impératif d'aveu dont une tradition ascétique et monastique fort ancienne avait conçu le projet.

La « police » du sexe

Le sexe se trouve en effet au cur d'un nouveau problème économique et politique qui apparaît au xviiie siècle Il devient affaire de police, objet d'un discours de rationalité au moment où il semble essentiel d'analyser le taux de natalité, l'âge du mariage, les naissances illégitimes et légitimes, la fréquence ou la précocité des rapports sexuels, l'incidence des pratiques contraceptives... Aussi interroge-t-on la sexualité des enfants, des fous et des criminels, et bien sûr le plaisir de ceux qui le prennent avec le même sexe.

Ce procès des sexualités périphériques dessine un monde de la perversion, il entraîne « une incorporation des perversions et une spécification nouvelle des individus »18.

Et, selon M. Foucault, le pouvoir à fonctionné comme un véritable mécanisme d'appel, de création. Loin de mettre à jour des comportements qui existaient déjà sous une forme plus ou moins tolérée, il les a proprement suscités, extraits et incorporés au corps des hommes, en les constituant comme principes de classement et d'intelligibilité des individus :

« Mécanisme d'incitation aussi, selon la logique du plaisir qui naît d'avoir à échapper au pouvoir qui épie et pourchasse. Mécanisme d'intensification dans la désignation des groupes à sexualités parcellaires. Démultiplication des sexualités perverses, prolifération des sexualités par l'extension du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d'intervention.

Cet enchaînement, depuis le xixe siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui, par l'intermédiaire de la médecine, de la psychiatrie, de la prostitution, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication analytique du plaisir et cette majoration du pouvoir qui les contrôle »19.

Le discours sur le sexe a ainsi assuré la solidification et l'implantation d'un véritable kaléïdoscope sexuel, en même temps que le sexe a été constitué comme enjeu de vérité, dans le prolongement de la logique de confession qui, depuis quelques siècles, a conduit l'Occident à placer tout l'être sous l'empire de la concupiscence et du désir, et à poser au sexe la question de l'identité.

La « naissance » de l'homosexualité

Dans ce contexte prend place la « naissance de l'homosexualité » telle qu'elle a été définie par M. Foucault. « La catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l'homosexualité s'est constituée du jour où on l'a caractérisée ­ le fameux article de Westphal en 1870, sur les "sensations sexuelles contraires" peut valoir comme acte de naissance ­ moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de sensibilité sexuelle, une certaine manière d'intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L'homo-sexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu'elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d'androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l'âme. Le sodomite était un relapse, l'homosexuel est maintenant une espèce. »20.

Ainsi, l'homosexuel au xixe siècle s'est constitué en personnage, doté d'un passé, d'un caractère, d'une morphologie spécifiques. Tout son être se trouve placé sous le signe de sa sexualité. Mais le discours peut être à la fois instrument et point de départ pour une stratégie contraire. L'homosexualité, intégrée au corps des individus par toute une série de nouveaux contrôles sociaux armés du « bavardage » médical et ses multiples distinctions et sous-espèces de la pédérastie à l' d'hermaphrodisme psychique, s'est mise à revendiquer sa légitimité ou sa naturalité, dans une sorte de discours en retour, le plus souvent captif des catégories qui la disqualifiaient, et ce pour longtemps.

La théorie de « l'homosexualité constitutionnelle »

La décision prise en 1974 par l'Association psychiatrique américaine de rayer l'homosexualité de la liste des maladies mentales marque le renversement du rapport entre les différentes théories de la sexualité, au profit de celles qui traitent toutes les manifestations sexuelles au même niveau et contre celles qui érigent l'hétérosexualité en norme absolue.

Mais ce renversement n'a pu être opéré qu'en recourant à l'argument de « l'homosexualité constitutionnelle », dont la théorie avait été élaborée par I. Bloch en 1900, qu'il faut inscrire dans le cadre de la lutte contre la criminalisation de l'homosexualité par le code pénal. I. Bloch, A. C. Kinsey et H. Giese ont insisté sur l'existence d'une « nature homosexuelle », une sorte de troisième sexe. Si ces travaux visaient à la dépénalisation de l'homosexualité, ils se sont en fait prêtés à un emploi bien opposé aux intentions de l'auteur, en reprenant la plupart des clichés et des prénotions véhiculées par le savoir social spontané. La classification psychiatrique de l'homosexualité parmi les perversions, établie à la fin du xixe siècle par R. von Krafft-Ebing et A. von Schrenck-Notzing est restée socialement très prégnante jusqu'aux années de la libéralisation sexuelle.

Les prolongements de la « révolution sexuelle »

On assiste dans les années soixante-dix à une « à une reformulation complète de l'image de l'homosexualité » et à une « explosion discursive sur ce sujet »21. La littérature contemporaine cherche à se démarquer de la littérature classique, d'obédience philosophique, psychiatrique ou psy- chanalytique, avant tout soucieuse de la recherche des causes. Ce type d'approche est aujourd'hui délaissé au profit d'enquêtes sur les styles de vie homosexuels.

Comme le souligne M. Pollak, « tout regard "scientifique" sur l'homosexualité pose problème »22. Lui-même s'interroge sur les constructions de soi autour de la sexualité auxquelles peuvent donner lieu des dispositions homosexuelles, à partir d'une définition des cadres normatifs et contraintes matérielles qui régissent actuellement les pratiques homosexuelles. Selon lui, le changement de perspective récemment opéré n'est pas étranger au « caractère de modèle que la vie homosexuelle tend à prendre à un moment de libéralisation générale des murs sexuelles [...] qui s'inscrit dans un double mouvement tendanciel d'autonomisation relative et de rationalisation de la sexualité »23. Les « dispositions homosexuelles », selon l'expression employée par M. Pollak, ne sont pas interrogées en tant que telles. L'auteur ne cherche pas à rendre compte de ce qui est le plus souvent considéré comme révélant une structure particulière du désir. Il s'interroge en revanche sur les phénomènes et les tentatives de constitution d'une identité collective qui renvoient, depuis les grandes années de la libération sexuelle, à la transformation d'un attribut réprouvé en identité revendiquée et assumée.

La « gestion d'une identité indicible »

Suivons-le donc sur ses terres, en commençant par interroger une expression problématique, employée dans des contextes fort précis par M. Pollak, celle d'« identité homosexuelle ». Dans quelle mesure en effet, et sous l'effet de quelles contraintes sociales, des pratiques sexuelles pourraient-elles en venir à fonder une identité ?

La démarche qui nous semble la plus pertinente est celle qui s'attacherait, dans la postérité des travaux de M. Pollak, à définir précisément les modes par lesquels l'homosexualité participe de la construction de l'identité sociale du sujet, déclinée en termes d'appartenance à un groupe ou à un collectif. Bien entendu, une même personne peut passer par de multiples appartenances à divers collectifs. Dans cette perspective, l'expression &laqno; identité homosexuelle » désigne une identité sociale, celle qui est construite par la majorité hétérosexuelle, et celle qui a été constituée en retour par les homosexuels eux-mêmes.

M. Pollak évoque les conditions d'existence d'une « sensibilité spécifiquement homosexuelle, qui reflète tout d'abord une lucidité provenant de ce jeu permanent de rôles, de cette distanciation par rapport à soi en réponse à une exclusion toujours ressentie, mais jamais prononcée. Le critère de l'exclusion ressentie n'est, le plus souvent, connu que par l'exclu qui, faute de vouloir ou de pouvoir se révolter contre une discrimination implicite, apprend à s'accommoder de sa situation et de son jeu »24. Ainsi, &laqno; on ne naît pas homosexuel, on apprend à l'être »25. Apprentissage qui commence par la reconnaissance de désirs sexuels singuliers et la découverte des lieux et façons de rencontrer des partenaires. L'un des traits les plus frappants de la « condition homosexuelle » semble être son caractère indicible, et consécutivement, l'apprentissage de la gestion d'une identité indicible.

Ainsi M. Pollak fait-il état de 25 % de non-réponses à un questionnaire portant sur l'acceptation sociale de l'homosexualité. C'est-à-dire qu'un quart des homosexuels se trouvent dans l'incapacité de décoder leur situation, par trop ambigüe, et ignorent dans le fond où ils en sont avec les autres. Ceux-ci en effet savent le plus souvent sans savoir, alors que la question n'a pas été abordée, notamment avec les plus proches (parents, frères et surs) qui dans nombre de cas l'ont appris par hasard.

Ce caractère transgressif revêtu par les dispositions homosexuelles confère un certain nombre de traits communs aux parcours des individus concernés. M. Pollak relève notamment la précocité de la séparation avec la famille, souvent engagée dès l'adolescence, et l'adoption progressive d'habitudes sociales et sexuelles déterminées par la difficulté, voire l'impossibilité de faire reconnaître des réactions et sentiments qui restent indicibles hors du cercle restreint de ceux qui les partagent.

Les trajectoires sociales des homosexuels, telles qu'elles ont pu être appréhendées au moyen d'enquêtes statistiques, témoignent selon M. Pollak de cette logique déjà citée d'inversion d'une désignation infamante en identité librement consentie. Ainsi, note l'auteur, la volonté d'émancipation des homosexuels les mène paradoxalement vers des positions traditionnellement associées aux qualités féminines plutôt que viriles, ce qui, au sein des classes supérieures, mène plutôt vers le bas, vers les professions intellectuelles et artistiques dominées, et, au sein des classes populaires, vers le haut et les métiers non manuels.

Est-ce-bien là cependant la conséquence de cette &laqno; volonté d'émancipation », où la résultante de ce que nous serions tentés de nommer un « effet d'appel » ou de fuite induit par l'homophobie à l'uvre dans ces secteurs encore très majoritairement masculins ? Celle-ci agirait peut-être sur le même mode que le sexisme en structurant l'horizon d'attente professionnel du sujet qui excluerait ainsi de ses choix certains secteurs homophobes (tels le monde politique) et reconnaîtrait au contraire comme sienne la vocation que les phénomènes de ségrégation lui assignent.

Emancipation, démédicalisation, masculinisation

Parallèlement, et relevant d'une même logique d'émancipation, même si celle-ci revêt des formes contradictoires, le réaménagement de l'image des homosexuels passe aujourd'hui essentiellement par sa démédicalisation et sa masculinisation. Ainsi, au moment du relâchement de l'oppression, on assiste à un mouvement de redéfinition chez les homosexuels des classes moyennes de l'image qui faisait d'eux au mieux un « homme efféminé », au pire « une femme ratée ». « En période de répression, et en l'absence de possibilité de concevoir l'élaboration d'une vision homosexuelle de l'homosexualité, la soumission à la caricature que la majorité impose à la minorité semble être un des seuls moyens propres à maintenir une identité de groupe »26.

Le mouvement d'émancipation a traversé une période de définition très stricte de l'identité sexuée, à contre-courant du mouvement d'émancipation hétérosexuel qui passe par l'indifférenciation des rôles. De là l'idéal du clone forgé au cours des années soixante-dix. Ce terme, repris à la biologie, désigne la fabrication d'individus en série et, ici, celles d'homosexuels, masculins et fiers de l'être, hommes super-virils aux cheveux courts, moustachus au corps musclé, adeptes d'un style « cuir ». Il renvoie à un processus de conquête d'une identité, indissociablement individuelle et collective. La situation d'oppression et de rejet social à laquelle se trouvent encore confrontés, au moins dans leur prime jeunesse, grand nombre d'homosexuels (ne serait-ce que par l'assignation au silence qui leur est faite dans la plupart des situations sociales) contribue à créer une sorte de communauté de destin. Le mouvement clone est à la base de la formation d'une communauté homosexuelle qui s'organise, réclame des droits et vise à poser des actes d'affirmation identitaires publiques ­ c'est là le sens du acting out.

Le ghetto

L'organisation politique, économique et spatiale de cette communauté est au fondement de la formation des ghettos (quartiers urbains habités par des groupes ségrégués du reste de la société, menant une vie économique relativement autonome et développant une culture propre).

Les connotations associées au terme ghetto ont connu bien des avatars. Ceux-ci sont révélateurs du sentiment nécessairement conflictuel qui lie les individus à un groupe d'appartenance virtuellement stigmatisant, ainsi que des tensions attisées par le déroulement d'une logique d'inversion du stigmate, étroitement dépendante du processus de stigmatisation lui-même.

Ce terme, né en Europe pour désigner les communautés juives, puis réimporté des États-Unis dans les années soixante, fut d'abord utilisé de façon péjorative par des homosexuels qui militaient dans les années soixante-dix en faveur de l'affirmation de son homosexualité et la « sortie du placard », dans un mouvement de refus de la clandestinité sociale.

Sa formation fut le corollaire de l'interdit qui frappait les pratiques homosexuelles, propice à la formation d'un « marché sexuel ». Mais l'isolement et la marginalisation ont été exploités par ceux qui les subissaient pour créer un univers où déployer leurs désirs, leur singularité en ce qu'elle était stigmatisée, et un mode de vie à leur convenance, échappant aux contraintes du monde « normal ». Lieux de rencontres sexuelles bien sur, mais aussi lieux d'une sociabilité spécifique, essentiellement masculine, qui a vu se développer de nouvelles formes d'expression et codes de comportements associés à l'identité sexuée. Ainsi, en France, la multiplication dans les grandes villes , et surtout à Paris, de nombreux commerces gais, de divers lieux de rencontres, et l'éclosion d'une presse gai ont changé les connotations du terme ghetto.

Celui-ci, quoique souvent em-ployé de façon ironique, est aussi perçu de façon positive comme lieu d'affirmation d'une différence librement consentie plutôt que d'une ségrégation collective. Cependant, la « banalisation de la condition homosexuelle » génère de nouvelles associations négatives à ce terme, notamment chez les jeunes. Ce phénomène se trouve accentué par la peur du sida chez les plus âgés, qui veulent éviter tout ce qui pourrait fournir prétexte à une recrudescence de la répression, sous quelque forme que ce soit. De plus, comme le souligne M. Pollak, « né de la simple négation et de l'affirmation du contraire, ce nouvel ordre reste imprégné de l'ancien » et se trouve lié par une « profonde complicité » à l'ancienne répression.

Le mouvement gai

Le travail sémantique se trouve étroitement lié à l'ordre symbolique, en même temps d'ailleurs qu'il vise à le transformer. Ainsi, la dernière venue des (auto­) désignations homosexuelles, empruntée à l'américain, caractérisait au départ ceux qui faisaient le choix d'une vie sexuelle et affective libérée des contraintes traditionnelles ­ on pense au terme gay ­ et s'opposait à straight (réservé aux « classiques », bien sous tout rapport moral). Finalement, ce mot en est venu à désigner les seuls homosexuels masculins.

Selon M. Pollak, ce terme vise à dépasser les connotations actives ou passives inhérentes aux dénominations traditionnelles. L'homosexualité se trouve en effet captive de l'ordre symbolique, et donc contrainte de se situer vis-à-vis des polarités fondatrices de l'ordre social : masculin / féminin, dessus / dessous, devant / derrière, dominant / dominé... Aussi s'agissait-il de subvertir la hiérarchie traditionnellement établie parmi les homosexuels eux-mêmes entre « passifs » et « actifs », les premiers souffrant de la plus grande réprobation sociale en ce qu'ils transgressent le plus clairement « l'ordre naturel des choses », structuré selon les polarités précédemment évoquées.

De fait, le mouvement gai lutte-il pour une indifférenciation à la fois sociale et sexuelle, pour une déhiérarchisation des différentes pratiques (masturbation, pénétration, fellation...), jugées aujourd'hui équivalentes sur une échelle des plaisirs ordonnée par l'unité de l'orgasme. Ce phénomène fut accentué par la diffusion du virus du sida et les campagnes en faveur des pratiques de safer sex, qui passe soit par l'usage systématique du préservatif, soit par l'adoption d'un usage des plaisirs évitant les pratiques contaminantes.

Une « communauté de destin » ?

Peut-on, à l'instar des épidémiologistes notamment, penser en terme de groupe les personnes ayant des pratiques homosexuelles? Ainsi par exemple, Philippe Ariès emploie successivement deux notions problématiques pour caractériser leur situation actuelle : » Les homosexuels forment aujourd'hui un groupe cohérent, encore marginal certes, mais qui a pris conscience d'une sorte d'identité ; il revendique des droits contre une société dominante qui ne l'accepte pas encore »27. Cela n'a rien d'évident.

Si l'on peut en effet identifier une capacité d'action collective, reconnaître une certaine « communauté de destin » à la suite de M. Pollak, il faut noter avec ce même auteur à quel point ce groupe dit cohérent se trouve en fait traversé par de multiples tensions, étroitement liées aux différenciations statutaires de ses membres. On assiste d'ailleurs, lorsque l'organisation devient plus poussée, comme c'est le cas à San Francisco, à un phénomène de visibilisation des divisions sociales, avec par exemple la différenciation croissante des circuits de drague et de loisirs selon le statut socio-économique. Le sentiment d'un destin commun tend alors à disparaître.

Est-il pertinent d'aborder l'homosexualité en termes de déviance et de stigmate? Comme le souligne M. Pollak, « le caractère transitoire des murs sexuelles ne permet pas d'affirmer aujourd'hui un consensus suffisamment fort qui pourrait fonder la conscience autant que la perception d'une transgression dans le cas de pratiques homosexuelles : l'homosexualité n'est plus forcément condamnée sans être pour autant communément admise et n'a plus pour conséquence nécessaire une sanction ». Ainsi, non seulement l'individu ayant des pratiques homosexuelles ne sera pas le plus souvent considéré comme déviant à proprement parler, mais même sa sexualité ne sera plus nécessairement stigmatisée. Suivons donc la proposition de M. Pollak d'abandonner les termes de déviance et de stigmate, et menons l'analyse en termes de degré variable d'une disposition homosexuelle affirmée, assumée et / ou acceptée.

« Une homosexualité érigée en mode de vie culturel » ?

Quelques réflexions enfin sur l'histoire récente de l'homosexualité. A cet égard, M. Pollak s'interroge sur ce « phénomène d'une homosexualité érigée en mode de vie culturelle »28. Selon cet auteur, l'image de l'homosexualité jouerait « un rôle moteur dans un processus de changement de styles de vie ». Le phénomène « disco » notamment symboliserait l'attraction aujourd'hui exercée par le milieu homosexuel sur différents secteurs de la société. Ainsi, une discothèque « branchée » s'efforcera en général d'attirer une clientèle homosexuelle, et favorisera la création d'une atmosphère sexuellement trouble où chacun puisse se retrouver. Le discours sexologique favorise cette apparente promotion de l'homosexualité, dans la mesure où il voit dans les styles de vie développés au sein du milieu qui s'y associe la préfiguration d'une vie sociale « dans laquelle la sexualité est progressivement autonomisée par rapport à toutes les contraintes traditionnelles et insérée dans le graphe complexe de toutes les interactions sociales[...] le milieu homosexuel serait un modèle qui montre qu'on peut à la fois suivre des désirs sexuels très diversifiés et surmonter la solitude, qu'on peut satisfaire séparément ses besoins sexuels et affectifs ». La banalisation du célibat témoignerait d'une diffusion de styles de vie cherchant à combiner « des relations sexuelles transitoires et une vie sociale et affective fondée sur une multitude de relations pas forcément destinées à durer »29. Ainsi la banalisation de l'homosexualité, et le statut qu'elle semble avoir acquis de « mode de vie culturelle » s'expliquerait-elle à la fois par le rôle d'« avant-garde » qu'elle occupe dans ce que Michael Pollak nomme un « processus de rationalisation de la sexualité » (soit le développement d'un « marché sexuel affranchi des contraintes non-sexuelles »), mais aussi et surtout parce que la « culture homosexuelle » (rappelons la définition qu'en donnait Michel Foucault : « des instruments pour des relations polymorphes, variées, individuellement modulées ») propose des réponses pratiques à un questionnement plus général : « comment combiner la satisfaction de besoins sexuels et affectifs sans pour autant payer le prix des contraintes souvent inhérentes à la vie de couple ? »30.

Indifférenciation, dédifférenciation ?

Nous inclinons pour notre part à supposer une relation étroite entre cette évolution de la société globale (dans sa version citadine notamment) vers le célibat, ou la succession de relations transitoires, et le mouvement d'émancipation des femmes. Le brouillage identitaire provoqué par le vaste et complexe mouvement d'émancipation féminine est peut-être à l'originet de la séduction (ou tout au moins de la curiosité) exercée par l'homosexualité sur nombre d'individus hétérosexuels qui reconnaissent sans doute aujourd'hui leur bien dans les modulations complexes de l'identité de genre qu'elle met en jeu. Philippe Ariès tient la diffusion de la mode unisexe, chez les adolescents et les jeunes gens surtout, pour « un indicateur très sûr d'un changement général de la société ». Ainsi fait-il observer que l'image « virile » et sportive du mouvement clone est devenue, dans sa version adolescente, le type commun à toute une classe d'âge, sans distinction de sexualité, avec une très forte tendance à l'effacement de la différence entre les sexes. Aussi « la tolérance à l'égard de l'homosexualité proviendrait d'un changement de représentation des sexes, non pas seulement de leurs fonctions, de leurs rôles dans la profession, dans la famille, mais de leurs images symboliques »31.

C'est là l'angle d'analyse de l'homosexualité du présent article. Cependant, il est possible de remettre en cause la formulation de Philippe Ariès lorsqu'il se demande si l'un des traits originaux de notre société n'est pas dans son caractère unisexe 32.

En effet, l'identité sexuée à toujours été (selon Margaret Mead, les petits garçons blancs préféreraient être des petits garçons noirs plutôt que des petites filles blanches33), et reste l'un des référents identitaires les plus fondamentaux qui soient. Notre société est tout entière traversée par la dualité des genres, comme en témoignent avec force les images publicitaires. Le terme d'indifférenciation semble impropre pour désigner les évolutions en cours, précisement en ce qu'il suggère l'effacement de cette polarité fondamentale, sans cesse réaffirmée, voire fondatrice du symbolique (terme qu'il conviendrait d'interroger, employé de façon quelque peu désinvolte ici, mais les limites du présent article ne permettent pas d'aller plus loin). Disons plutôt que l'on assiste à un processus de dissociation relatif des identités de sexe et de genre, à de complexes combinaisons entre ces quatre pôles qui entraînent une reformulation de chacun d'eux. Mais le sexe garde une bonne part de sa force d'assignation à résidence et, si chacun dispose aujourd'hui d'une plus grande latitude pour se situer dans la dualité des genres (y-a-t-il d'ailleurs égalité des sexes en la matière ?), il lui est conseillé de le faire en pleine conscience et de mesurer ses décalages, qui lui seront de toute façon abondamment rappelés par les unes et les autres. Aussi semble-t-il essentiel d'orienter la recherche autour de la question des tensions entre les forces qui poussent à l'indifférenciation et la « nécessité du symbolique ».

Sexualité et pouvoir

À cet égard, il paraît tout à fait judicieux de mener l'analyse des pratiques sexuelles. La sexualité est, comme l'a souligné M. Foucault, un lieu singulièrement propice à l'exercice des rapports de force. Ainsi, la fréquence relativement faible, si on la rapporte à la norme hétérosexuelle, de la pratique de la pénétration lors des rapports homosexuels34 exprime peut-être la difficulté séculaire (cf. supra) à vivre une relation sexuelle entre personnes au même statut sexué au sein d'un ordre symbolique dual fondé sur la différence sexuée et le décalage statutaire entre les sexes, qui s'est toujours exprimé, et s'exprime souvent encore, par une fantasmatique des positions durant le rapport lui-même.

En témoigne la prégnance de la représentation du rapport hétérosexuel en termes d'actif-passif (reprise d'ailleurs par les homosexuels). La position passive est difficile à assumer, comme en atteste par exemple la superposition fréquente, de règle dans l'Antiquité, de la répartition tranchée des rôles sexuels avec celle du pouvoir symbolique au sein du couple, le plus âgé adoptant le plus souvent la position active.

Dans le même ordre d'idées, on peut noter le décalage entre les campagnes de prévention destinées à tous les publics, et plus particulièrement aux hétérosexuels, et celles diffusées en milieu homosexuel. Si ces dernières mettent l'accent sur la diversité des pratiques alternatives à la pénétration et non-contaminantes, les premières visent essentiellement à banaliser l'usage du préservatif. Indigence donc des pratiques de safer sex en milieu hétérosexuel. La sexualité hétérosexuelle reste en effet très largement fondée sur le modèle coïtal et phallique. On peut supposer que la banalisation d'autres pratiques ­ souvent jugées perverses ­ constituerait encore une transgression trop grande de l'ordre symbolique, ébranlerait trop les rapports de sexe en vigueur (si la pénétration perdait de sa suprématie au profit d'autres usages des plaisirs, la superposition entre le couple actif-passif et le pôle masculin-féminin apparaîtrait dans toute sa splendeur de construit social, ce qui risquerait fort d'ébranler encore un peu plus l'identité masculine quelque peu malmenée depuis la « libération sexuelle »).

 

La transgression des genres est anxiogène ; en atteste encore, s'il en était besoin, l'attitude fréquemment répandue qui consiste à vouloir déméler, dans un couple homosexuel, qui fait l'homme, qui fait la femme. Cette symbolique (masculin / féminin, où plutôt passivité / activité) ménage des zones d'ombres, des espaces d'impensés (impensables ?) qui ne semblent pas pouvoir être adéquatement saisis, ou résorbés, dans l'étau de ces dualités. Ainsi la bisexualité (nous nous référons aux pratiques sexuelles, mais aussi à une bipotentialité psychique, bigenderality) est-elle frappée du sceau de la dénégation ou de l'inexistence, ne bénéficiant d'aucune materialisation sensible, d'aucune inscription spatiale (il n'existe pas, à ma connaissance, de lieux bisexuels à Paris). Mal perçue par les homosexuels, qui considèrent souvent les bisexuels comme des « tricheurs » incapables d'assumer leur homosexualité, ou qui la réduisent à l'état de « pêché de jeunesse », incertitude ou ambivalence précédant le « bon » choix d'objet, elle apparaît comme un état limite impossible : il faut choisir le champ de sa sexualité, et cette nécessité semble aussi impérative que le fait de reconnaître que l'on appartient à l'un des deux sexes. Sans doute parce qu'elle menace au plus haut point ­ et ce d'autant plus si l'on suit Freud qui suppose une bisexualité originelle chez tout être humain ­ le sentiment personnel du noyau de l'identité de genre dont l'absence ou la fragilité, dans l'état actuel des sociétés, confine souvent à la psychose. On peut cependant faire l'hypothèse que la reformulation des genres aujourd'hui à l'uvre est susceptible d'induire à terme, parmi d'autres prolongements, une diffusion des pratiques bisexuelles.

 

La meilleure acceptation dont bénéficie aujourd'hui l'homosexualité, le plus grand degré d'indétermination entre le sexe biologique et le genre, invitent à poursuivre la réflexion sur la bigenderality . Cet enjeu est au centre d'un questionnement aux résonnances tant socio-historiques que psychanalytiques. Il faudrait tenir compte de cette dualité fondatrice au cur aujourd'hui encore des formes d'identification primaires, s'efforcer de saisir les infléchissements que celle-ci est amenée à connaître, sans les exclure d'emblée comme relevant d'une fantasmatique pathogène de l'unité et de la suffisance à soi, comme une forme de refus du principe de castration, agie par la pulsion de mort, la neutralité et l'anéantissement du désir.

Une réflexion en somme qui accepterait vraiment de se situer dans le temps et l'espace, sans éluder pour autant inertie et forces d'adhérence.

Cécile Bénito de Sanchez
 
1. M. Pollak, « L'homosexualité masculine, ou : le bonheur dans le ghetto ? », in Communications, n°35, « Sexualités occidentales », Éd. du Seuil, Coll. « Points Civilisation », 1984, p.62.
2. M. Pollak, L'Expérience concentrationnaire (Essai sur le maintien de l'identité sociale), Éd. Métailié, Coll. « Leçons de choses », p. 10.
3. P. Veyne, « L'homosexualité à Rome », in Communications, op. cit., p. 43.
4. Ibidem, p. 43.
5. M. Foucault, Histoire de la sexualité, t. II, L'Usage des plaisirs, Éd. Gallimard, 1re ed. 1984, réed. 1990, p. 210.
6. Xénophon, Banquet, I, 9, cité par M. Foucault, op. cit., p. 209.
7. Platon, Lois, VIII, 836 c-d, cité par M. Foucault, op. cit, p. 245.
8. M. Foucault, op. cit., p. 99.
9. Apulée, Métamorphoses, VII 26 sq, cité par M. Foucault, op. cit, p. 25.
10. Epictète, Entretiens, III, 1, cité par M. Foucault, op. cit, p. 25.
11. M. Foucault, op. cit., p. 25.
12. J. K Dover, Homosexualité grecque, pp. 104-105.
13. M. Foucault, op. cit., p. 247.
14. Ibidem.
15. Sénèque, Questions naturelles, I, 16, cité par P. Veyne, op. cit., p. 47.
16. Saint Paul, I Cor. 6, 9-10, I Tim, 9-10.
17. Cité par Philippe Ariès, « Saint-Paul et la chair », in Communications, op. cit., p. 53.
18. M. Foucault, Histoire de la sexualité, t. I : La Volonté de savoir, Éd. Gallimard, p. 59.
19. Ibidem, p. 66.
20. Ibidem, p. 59 (c'est nous qui soulignons).
21. M. Pollak, op. cit, p. 56.
22 Ibid.
23. Ibid., p. 58.
24. Ibid., p. 67.
25. Ibid., p. 59.
26. Ibid., p. 70.
27. Philippe Ariès, « Réflexions sur l'histoire de l'homosexualité », in Communications, op. cit., p. 81.
28. M. Pollak, op. cit., p.57.
29. M. Pollak, op. cit., p. 74.
30. M. Pollak, op. cit. , p. 59.
31. Ph. Ariès, op. cit., p.83. (c'est nous qui soulignons).
32. Ph. Ariès, op. cit., p. 83.
33. Margaret Mead, citée par A. E. Dreuilhe, La Société invertie ou les gais de San Francisco , Flammarion, 1979, p. 34.
34. Consulter à ce sujet Le Rapport gai, Éd. Persona, 1984. Des statistiques menées en France semblent établir que, contrairement aux idées communes, la pénétration n'occupe pas une place prépondérante dans les pratiques homosexuelles. Ainsi intervient-elle en troisième position dans l'ordre des préférences (62,1 % pour la pénétration « active », 58,3 % pour la pénétration « passive »), derrière la fellation (78,3 %) et les caresses et masturbation réciproques (83,1 %). À la question des rapports le plus souvent pratiqués depuis deux ans, 33,3 % des sondés citent les carresses et masturbation, 29,7 % la fellation, 32,1 % la pénétration « active », 30,2% la pénétration « passive ». Ces chiffres ayant été établis avant 1984, les pratiques du safer sex ne peuvent ici être invoquées comme biais. Ceci dit, ces statistiques ne sont valables que pour la France. Il semble en effet que les Américains préfèrent les rapports bucco-génitaux (cf. le Rapport Kinsey), tandis que la pénétration jouerait un rôle de tout premier ordre dans les pays latins (nous n'avons cependant pas de statistiques sur la question). Cela invalide-t-il notre hypothèse ? Il faudrait pour le dire pousser plus loin l'analyse.

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16/07/1997, page réalisée par LC
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