Ouvrons une biographie de compositeurs. Elle regorgera d'indications diverses, de dates de composition... avec un peu de chance leur vie privée sera mentionnée pudiquement, en quelques lignes, voire de façon erronée. Certains ont même réussi à démontrer que Tchaikovski n'était pas homosexuel, relève Dominique Fernandez dans Le Rapt de Ganymède. Oh ! La musique est l'Art désincarné par excellence, et il est souvent malvenu de voir en quoi la sexualité interviendrait dans cette superposition de notes et de lignes mélodiques.
Ceux qui tiennent de pareils propos me rappelleraient presque ceux qui ne voient dans les fugues de Bach qu'une beauté mathématique contrapuntique ! C'est oublier qu'un art provient de la chair et de l'esprit du compositeur. Sans chercher Freud ou quelque sublimation, l'oeuvre est forcément marquée par la vie du compositeur, et cette vie comporte sa part de passions et de sexualité. On peut certes découvrir une oeuvre sans rien connaître de son auteur. Cela vaut pour tous les arts. Mais il est bien plus intéressant de connaître le contexte et ce qui peut concourir à la création. Imagine-t-on les oeuvres d'un Beethoven marié ? d'un Brahms qui aurait pu avec Clara Schumann ? Le silence qu'impose un compositeur sur sa vie privée n'est pas une démonstration de la faible place qu'il accorde à ses désirs, loin de là.
Pire encore, ce sont les mêmes biographes qui se répandront en commentaires baveux dignes de collégien sur les musiciens quand ils sont mariés, ou quand ils trouvent une vague idylle acceptable socialement, et taire tout ce qu'ils considèrent comme hors leurs normes. La moindre saute d'humeur d'une Alma doit avoir des répercussions sur son Mahler, aussi échevelée que soit l'analyse ! Mais donne-t-on volontiers le nom de celui avec qui vivait Tchaikovski ? Qu'auparavant, l'homosexualité soit considérée comme déviante et criminelle, passe encore, mais de nos jours ?
J'ai essayé de présenter les compositeurs cités avec des éléments réalistes. Dans certains cas, tout n'est que supposition et la sexualité du compositeur restera probablement sujet à discussion. Dans d'autres cas, seule une oeuvre est pertinente, et j'ai négligé la biographie du compositeur, tombant dans le travers que j'ai décrié plus haut (mais par paresse uniquement). Je ne peux évidemment qu'encourager à connaître l'homme autant que l'oeuvre dans ces cas-là.
Il existe une occasion au moins où connaître les sentiments et la vie privée du compositeur est plus que pertinent : quand la musique se lie aux lettres. C'est peut-être pour cela que le chant et l'art lyrique sont si admirés en musique ; la musique reste libre de son cours certes, elle peut même s'analyser sans le texte, mais aucune froide pédanterie ne peut exploiter les différentes dimensions expressives de la musique en décalage avec le sens des mots, et il devient opportun d'entendre en quoi la musique vient infirmer ou exalter le texte, comment elle enveloppe les paroles et les éclaire de tout leur sens. Les oeuvres qui suivent comportent cette part de description musicale intrinsèque et naturelle, soit sous forme d'un texte soit par un simple titre suffisamment évocateur pour lever les doutes, et sont donc facilement saisissables dans leur sens sans avoir la médaille de solfège (euh, d'ailleurs en ce qui me concerne...), et ce sont des oeuvres que je pense être significatives des compositeurs mentionnés (qu'on ne vienne pas me parler d'Apollon et Hyacinthe de Mozart).
Vincent Bui