Oeuvre de Debussy créée au début des années 1910, Le Martyre est une super-production dramatique à la française dans la pleine conception de l'art total. Ecrit par D'Annunzio, commandé par la ballerine Ida Rubinstein qui était assez riche pour se le permettre, il combine le théâtre, la musique, la danse (chorégraphie de Michel Fokine avec Ida Rubinstein en interprète principale), et la scène (peintre Léon Bakst). Le tout originellement durait quelque cinq heures.
L'histoire est ancienne : Saint Sébastien, converti au christianisme en secret, est le jeune et beau chef des soldats impériaux et accessoirement l'amant de l'empereur Dioclétien, qui a le mauvais goût de casser du chrétien. Quelle n'est donc pas sa fureur quand il apprend la conversion de son militaire préféré ! Il le fit exécuter par ses propres archers. Là les points de vue divergent : certains rapportent que les flèches ont tué le saint sans laisser de traces au corps, d'autres disent que lorsque son corps est laissé pour mort, une paysanne passant par là remarque sa beauté et le ramène chez elle d'où il guérirait miraculeusement, et comme il est persévérant, il essaierait ensuite de rencontrer l'empereur qui cette fois-ci l'exécutera et pensera à vérifier.
Les jours précédant la première, l'archevêque de Paris a menacé d'excommunication tout catholique assistant à la représentation. Il faut dire que l'idée de mêler le sacré au profane ne plaisait pas, d'autant plus que le livret, qui de nos jours ne ferait pas fouetter un chat, n'oppose pas clairement les forces païennes et le christianisme, et suggère même une assimilation d'Adonis (bel adolescent tombé pour Aphrodite) à Sébastien. Et puis surtout, les relents d'attraction qu'exerce Sébastien sur l'empereur ne passent pas vraiment. A cela, il faut ajouter que la danse de Sébastien est incarnée par Ida Rubinstein, une femme ! et ô combien sensuelle se tortillant enlacée à l'arbre avant l'exécution ! L'oeuvre n'a donc pas récolté le succès malgré la maîtrise d'écriture de Debussy, considérée comme l'oeuvre la plus aboutie après Pelléas et Mélisande. Depuis on ne donne plus qu'une représentation de concert, morcelée, rapiécée par Germaine Inghelbrecht qui fait ce qu'elle peut pour sauver les vers de D'Annunzio, qui a eu le mérite, pour un exilé italien, d'écrire dans un français sans faute, mais jugé lourd et décadent à l'époque. C'est une version très raisonnable divisée en cinq mansions avec un texte d'Inghelbrecht récapitulant l'histoire et un récitant.
1ère mansion : La Cour des Lys . Les jumeaux Marc et Marcellien
(soprano et contralto !) sont torturés en place publique. Sébastien les
soutient, demande un signe à Dieu et l'obtient devant la foule ébahie. Il
danse sur les braises enflammées tandis que surgissent des lys du sol. Sept
séraphins apparaissent et chantent les louanges à Dieu.
2ème mansion : La Chambre magique. Sébastien renverse alors les idoles,
pénètre dans le temple sacré de la Vierge Erigone et soumet les forces
païennes.
3ème mansion : Le Concile des Dieux. La mansion la plus importante
musicalement où Debussy exprime tout son art. Devant l'empereur, Sébastien
danse la Passion du Seigneur, la foule est en délire, l'empereur ordonne alors
la mort de son chef des gardes.
4ème mansion : Le Laurier blessé. Exécution et marche funèbre pour
Sébastien. Bon tout le monde aura remarqué au passage les cris Encore ! par
lesquels Sébastien accueille chaque flèche que lui décochent les archers. Il
faut tout l'art du récitant pour exprimer l'extase sacrée sans autre image.
5ème mansion : Le Paradis. Le Saint est accueilli par quatre très beaux
choeurs a cappella : choeur des martyrs, choeur des vierges, choeur des
apôtres, et choeur des anges. Dans un chant final de tous les saints, Saint
Sébastien chante sa victoire.
Si vous voulez tout connaître sur le Saint, du moins ses représentations, vous pouvez consulter le mémoire de maîtrise : "La Chair et la Flèche" par Karim RESSOUNI-DEMIGNEUX