Extrait du livre Jacques Perotti,
Un prêtre parle : "Je ne peux plus cacher la vérité",
pages 131 à 138, Édition Filipacchi,1995.
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Bonneuil.

J'aurais pu axer toute mon histoire autour d'un lieu, Bonneuil, tant il est lié au plus intime de moi-même et de l'action que j'ai menée. Je le considère un peu à la fois comme mon enfant et comme ce qui m'a permis d'être ce que je suis. Mes racines ont été plantées à Bonneuil en 1975. De nombreuses branches ont poussé depuis, apportant ombre et fraîcheur dans l'aridité des situations et des personnes, donnant aujourd'hui encore des fruits dont seuls les bénéficiaires pourraient dire leur saveur et leur richesse.

Bonneuil-les-Eaux. Petit village situé au nord de l'Oise, entre Beauvais et Amiens. A l'époque de mes vaches grasses, c'est à dire pendant la période où je m'occupais du "Printanier" et du "Paris-Montmartre", j'y ai fait l'acquisition d'une vieille maison qui nous permettait, à Jean-Louis et à moi-même, de nous retrouver hors du stress parisien et de décompresser àprès une semaine de travail pénible. Cette maison fut pour moi un véritable coup de foudre. Elle était grande, avait de la gueule et permettait d'envisager d'en faire un lieu de villégiature agréable à habiter. Cette acquisition me permettait également de laisser s'épanouir ce vieux fond dont j'ai parlé, que mon ami Dominique à Saint-Jean-de-Passy a si bien évoqué, celui d'avoir sa cour. Non pour développer un quelconque narcissisme, mais parce que je trouvais tout à fait normal de partager avec mes amis. Je suis toujours parti du principe que n'est pas riche celui qui a beaucoup, mais l'est celui qui ne sait pas partager le peu qu'il a avec les autres.

C'est ainsi que ma maison de Bonneuil est tout de suite devenue le lieu où des quantités d'amis homosexuels se sont impliqués dans les travaux gigantesques qu'il fallait entreprendre. Je voudrais ici rendre hommage à Laurent, décorateur, et à son ami Jean-Marc qui, avec Jean-Louis et d'autres, se sont défoncés, sans oublier tous ceux qui se transformaient, à l'occasion en bricoleurs, terrassiers, jardiniers, etc. Lequel d'entre eux n'a pas eu le réflexe de récupérer, au gré des trouvailles, ce qui permettait de meubler la maison ! Grâce à cette bande d'amis, on est passé d'une maison personnelle à un lieu communautaire où nous avons organisé fêtes, soirées anniversaires, bals masqués, etc., dans une ambiance très libre (ne confondez pas avec libertaire !) dont de multiples albums photos sont encore témoins. Dans mon esprit, avoir une belle maison me permettait évidemment d'avoir autour de moi de nombreux amis, mais j'ai rapidement réalisé que cet endroit pouvait apporter quelque chose de différent aux homosexuels, qui n'était pas de l'ordre du lieu de drague ou de la militance. Bonneuil devenait une maison de famille. Sa configuration même permettait d'avoir ainsi une famille nombreuse: une grande bâtisse en L, comportant sept grandes chambres, des dépendances, une immense salle de séjour, etc.Elle donne sur un jardin clos de mille cinq cents mètres carrés (entretenu bénévolement depuis des années par des amis) dans lequel nous avons installé une piscine et un sauna.

Tous ceux qui connaissent Bonneuil ne me pardonneraient pas, à ce stade, de ne pas évoquer ce qui constitue la légende du fantôme d'Hélène Fabulé. Un peu d'humour, même s'il frise celui des anglais, ne fera pas de mal...

L'acte définitif d'achat de la maison n'a été signé qu'en mars 1976, mais le propriétaire m'avait autorisé, dès le mois de janvier, à venir les week-ends, pour commencer les travaux qui nécéssitaient pas mal de main-d'oeuvre. J'avais donc autour de moi tous ces amis dont j'ai parlé plus haut. Hors de tout confort, cela nous donnait déjà l'occasion de nous retrouver avec ce désir d'arriver à un résultat le plus rapidement possible. Un soir où j'étais absent, sept ou huit d'entre eux ont décidé de faire une séance de spiritisme... Ils se sont mis autour d'une table, et avec les lettres de l'alphabet, ont fait circuler un verre. Plusieurs noms sont ainsi intervenus, sans intérêt particulier. L'affaire a pris un tout autre tour lorsqu'est apparu le nom d'Hélène Fabulé. Cela les a titillés. Ils l'ont intérrogée pour en savoir un peu plus sur elle. Ils ont ainsi appris qu'elle avait vécu dans cette maison il y a un certain nombre d'années, avec sa mère, son amie femme, et un enfant infirme. Elle était morte dans cette maison. Leur interrogatoire s'est poursuivi. Ils sont même allés jusqu'à lui demander ce qu'elle pensait de moi... Sa réponse fut aussi nette que brève : "Je le déteste !"

Le lendemain, les copains m'ont raconté tout cela, partagés entre l'idée d'un canular et la croyance en un phénomène paranormal. J'ai décidé d'aller au cimetière inspecter les tombes. Au bout de deux ou trois allées, j'ai effectivement découvert une sépulture portant le nom de cette femme... Tout cela m'a paru quelque peu bizarre, ahurissant, incroyable . Je ne suis pas particulièrement attiré par ce genre de révélations. Cependant, en fouillant par la suite le grenier de la maison, nous avons trouvé des prothèses d'enfant infirme qui étaient là depuis la fin de la vie des Fabulé. Tout ce qui avait été dit par le truchement de la table et du verre aurait-il donc une base de vérité...?

L'affaire n'en est pas restée là. Par la suite, des amis qui ont couché dans sa chambre ont été témoins, eux aussi, de manifestations bizarres pendant la nuit. Un jour, Yves, médecin agnostique, m'a dit : " Jacques, je viens de passer un nuit terrible. J'étais dans mon lit. Un copain était dans un lit jumeau. J'ai été tiré par les pieds. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne pouvais ni crier ni me défendre..." Bizarre, bizzare ! Plus tard une aventure est arrivée à Jacqueline , ou plus exactement à son teckel . Chaque fois d'elle venait à Bonneuil, sur le coup de 2-3 heures du matin, son chien se mettait à hurler dans la chambre d'Hélène...

En ce qui me concerne, je ne vois dans tout cela que des anecdotes. Mais il y a cependant quelque chose de très curieux. Pour mes cinquante ans, on avait donné à Bonneuil une très grande fête au cours de laquelle on avait tiré un feu d'artifice dans le jardin. De nombreuses photos ont été prises ce soir-là. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, sur l'une d'elles on aperçoit la présence d'une femme portant un bébé. On ne voit pas ses jambes, elle paraît très bizarre...Voilà la légende d'Hélène. Lorsque les copains viennent pour la première fois, ils ont droit au récit de ces manifestations. C'est presque devenu un rite auquel tout le monde sacrifie volontiers par plaisir d'aborder un phénomène quelque peu inattendu. Personnellement, quand je me suis rendu au cimetière, j'ai beaucoup prié pour elle. Je pense que maintenant elle nous comprend, elle comprend le travail que nous faisons à Bonneuil. Je suis sûr qu'elle est tout à fait avec nous. Etait-elle lesbienne ? C'est possible, je n'en sais rien. Au-delà du paranormal de cette histoire, je n'en demeure pas moins convaincu que les morts sont plus vivants que nous, parce qu'ils n'ont plus les contraintes d'un corps qui les rend quelque part prisonniers. Ils sont vivants d'une vie dont il faudra toute l'éternité pour la découvrir. Cela ne m'éffraie pas et je remercie Hélène de nous protéger.

Pour clore cette histoire du fantôme d'Hélène, je dois signaler que depuis la fameuse photo, il n'y a plus jamais rien eu qui manifeste sa présence. Pour tous ceux qui se retrouvent à Bonneuil, ceci fait partie de la Bonneuil story qui ne craint pas d'avoir ses petites échappées fantomatiques. Après tout, est-ce un mal?

Dès mon engagement à David & Jonathan, en 1982, j'ai compris que cette maison allait devenir un instrument pour le mouvement. Elle restait toujours la maison de fête de mes amis, mais devenait aussi le lieu ouvert à des gens qui ne se sentaient pas à l'aise dans le milieu homosexuel, caractérisé en grande partie par l'aspect systématique de la drague ou le noctambulisme des boîtes spécialisées. A Bonneuil, le rapport était d'emblée axé sur autre chose que le sexe (bien que celui-ci ne fut jamais interdit). Mais j'eus l'intuition très forte que cette maison pouvait permettre de faire se rapprocher des gens et les aider à vivre quelque chose de manière décoincée. L'accueil pratiqué était le signe que cette maison n'était pas tout à fait à moi, qu'elle me dépassait un petit peu. Anecdotique peut-être, mais combien significatif de cette évolution, le fait que la salle voûtée qui servait jusqu'alors de salle des fêtes devint, toujours grâce à Jean-Marc, l'oratoire où depuis se chantent les offices et se célèbrent les eucharisties. Il est vrai que ces changements ont quelque peu bousculé les habitudes de certains amis de la première heure qui voyaient d'un plus ou moins bon oeil (sans jeu de mots) envahir ce qu'ils avaient mis sur pieds avec tant de dévouement.

Bonneuil devenait petit à petit, et de plus en plus, la maison de David et Jonathan. De nombreux conseils d'administration s'y sont tenus, des sessions de formation pour responsables de groupe, et depuis quelques années ses nouveaux arrivés au mouvement effectuent systématiquement un week-end de formation et d'information dans ce cadre. Ils peuvent ainsi mieux découvrir le véritable "esprit David & Jonathan", fait avant tout d'accueil, d'écoute, de partage, et se rendre compte qu'il est possible de ne pas s'enfermer dans un ghetto pour vivre son orientation sexuelle. Tout cela a engendré un nouvel élan de solidarité, car il fallait que l'intendance suive. De nombreux volontaires ont répondu présent pour l'entretien de la maison, pour effectuer des travaux d'agrandissement indispensables pour amener le potentiel d'accueil à une quarantaine de personnes, ce qui amena la transformation d'un grenier en dortoir. L'organisation des séjours ne s'est pas faire toute seule. Il fallait nourrir les gens. Il fallait prendre sur son temps libre pour assurer l'ouverture de Bonneuil, recevoir les arrivants, guider les groupes dans la gestion pratique de leur séjour. Je voudrais les nommer tous. Qu'ils ne m'en veuillent pas de ne pas les citer.

Certains de mes amis me taquinent parce que, depuis qu'ils me connaissent, je dis sans arrêt que l'année prochaine je ne serai plus de ce monde. Au-delà de la plaisanterie; il y a toujours eu chez moi le souci que Bonneuil continue après moi. Une équipe informelle, c'est bien, mais ça ne doit avoir qu'un temps lorsque l'on veut bâtir quelque chose de durable. Le financement que j'assurais sur ma cassette personnelle ne pouvait durer autant que les impôts. La contribution libre des participants ne suffisait pas, et de loin, à couvrir ne serait-ce que les dépenses courantes. Il fallait susciter des relais. Comment ? Lesquels ? Avec qui ? La réflexion fut amorcée dans les années 1987-1988, au cours du congrès annuel de David & Jonathan : Bonneuil devait prendre une indépendance et une réalité propres. Il y eut de longues réunions de préparation. Un énorme travail fut réalisé dans de multiples domaines: financier, juridique, associatif. Il fallait en effet estimer la valeur marchande du domaine, prévoir les investissements et les rentrées d'argent, trouver le cadre légal appropié pour assurer la gestion pendant au moins cinquante ans, s'assurer de la transmission fiscale à une association après ma mort, etc. Au bout de tous ces efforts conjugués, où là encore les bonnes volontés et les compétences furent largement mises à contribution, a pu naître le 28 mars 1990 l'A.A.B. (Association des Amis de Bonneuil) Un énorme merci à Dominique Touillet qui en a été l'éfficace cheville ouvrière et qui en est le secrétaire. Il résume très bien la dynamique pré et post-opérationnelle de cette association en prenant l'image d'une fusée à 3 étages :

" La rampe de lancement est le cadre juridique que nous avons mis en place en créant l'association . Le premier étage de la fusée est de faire en sorte que le courant de la maison soit financé par les utilisateurs. Le deuxième étage consiste à avoir une structure financière durable qui puisse dégager des sommes lour les investissements indispensables. Le troisième tient dans le fait que cette jeune association passe le cap des cinq ans pour changer les cadres et s'ouvrir à d'autres associations".

Je peux dire que, grâce à lui, la transparence de notre vie associative est assurée. Tout est en règle : Statistiques, rentrées des cotisations, gestion courante, etc, . L'A.A.B. peut se vanter d'être, avec ses trois cent trente cinq membres cotisants, la cinquième association française dans le monde homosexuel. Le rêve, l'utopie que je nourrissais depuis longtemps a pris corps. Depuis, à la suite d'articles parus dans la presse associative, de nombreuses associations utilisent la maison pour leurs activités spécifiques. David & Jonathan, bien sûr, demeure le client de la première heure. Mais il faut citer aussi S.P.G. (Santé et Plaisir Gais), le C.G.L. (Centre Gai et Lesbien), la Communauté (de Belgique), AIDES, S.O.S. Ecoute Gaie... L'objectif est dans tous les cas, identique : offrir un accueil préférentiel des marginaux que sont les homosexuels rejetés ou simplement solitaires, favoriser la venue de groupes désirant organiser leur réflexion ou réaliser une activité, soutenir les structures associatives qui vont dans le sens d'une authentique solidarité entre homosexuels.

C'est dans cet esprit que Bonneuil est devenu le lieu privilégié de rencontres pour certains groupes. Je développerai dans le chapitre suivant ce que des prêtres homosexuels viennent y chercher et y trouvent. Le sujet est suffisamment vaste pour être traité à part. Je parlerai ici d'un autre groupe qui me tient particulièrement à coeur et pour lequel j'ai voulu m'investir sans réserves.

Presque dès leur apparition nous avons accueilli à Bonneuil des groupes de parole pour séropositifs (homosexuels ou toxicomanes). Dès l'apparition de l'épidémie , la maison s'est impliquée dans l'effort général du monde homosexuel contre le sida. Découvrir que l'on est séropositif constitue, et c'est le moins que l'on puisse dire, un bouleversement total de la personnalité. Etre confronté à la fois à l'interprétation de son comportement antérieur et à l'issue que la maladie peut révéler très vite et très cruellement, est déstabilisant . Le besoin d'en parler se heurte à la difficulté parfois insurmontable de trouver l'interlocuteur qui saura entrer dans une compréhension vraie. A tort ou à raison, le séropositif élimine presque toujours ceux qui étaient ses plus proches: famille, amis relations, partenaires. Qui pourrait comprendre ce qu'est devenue cette vie, ce qu'il éprouve en ce moment même? Seuls, ceux qui sont sur le même chemin de souffrances, d'angoisses, de désespérance peuvent aller suffisamment loin dans le partage. C'est de ce constat qu'est née l'idée de former des groupes où les personnes atteintes par le H.I.V. pourraient trouver un espace d'expression libre, dans un climat de confiance et d'écoute réciproques. Des militants de AIDES, entre autres, ont accompli, dans une discrétion exemplaire, un travail remarquable d'accueil, de soutien, de secours humain très concret. Ils ont permis à nombre de séropositifs de ne pas se replier sur eux-mêmes, de trouver en eux des forces insoupçonnées pour continuer à vivre, à aimer, à se tenir debout.

Lorsque j'ai eu connaissance de telles initiatives, il y a cinq-six ans, j'ai mis immédiatement à leur disposition Bonneuil, qui est devenu un de leurs lieux préférés de détente et d'échanges. J'y ai souvent participé, en tant qu'hôte accueillant; discret mais présent dans ma dimension sacerdotale. J'ai apprécié l'austérité qu'ils s'imposaient pour privilégier la profondeur du partage: durant leur séjour, pas de télévision, pas de radio ni de jeux de cartes qui favorisent le repli sur soi ou la dispersion, mais des jeux de rôles, des séances de prise de conscience de son corps. Ayant assuré, à plusieurs reprises, l'animation avec le responsable du groupe, j'ai toujours été bouleversé de pénétrer dans de tels sanctuaires de souffrances inimaginables. C'est grâce à eux que j'ai découvert que le sida n'est pas une maladie comme les autres. Elle a une capacité de détruire le tissu même d'une existence, non seulement sur le plan physique, mais dans sa dimension sociale, relationnelle. Garder de soi un minimum vital de positif pour continuer à ivre, travailler, aimer, est loin d'être évident lorsque l'on sait que l'échéance fatale est à plus ou moins court terme. J'ai appris avec eux, et souvent avec difficulté de ma part, à me faire petit, attentif et exigeant vis-à-vis de moi-même, de mes a priori, de mes valeurs. J'avoue humblement que j'ai parfois été dépassé lorsqu'il fallait entrer dans le cheminement, ou la révolte, des toxicomanes. Sans jamais m'autoriser le moindre jugement, je me suis efforcé de leur transmettre ma conviction qu'ils sont, eux aussi, aimés par Dieu. Que faire de plus? Ai-je fait ce qu'il fallait ? La plupart d'entre eux n'éprouvent pas le besoin de vie spirituelle. Je sais cependant que tel ou tel n'est pas resté indifférent à ce qu'il se passait dans la chapelle, au cours de l'Eucharistie que je célébrais, et où ne venaient que ceux qui le désiraient. Je suis de plus en plus persuadé qu'il fallait dire cette présence d'amour du Christ qui vit au fond des plus exclus et qui les aime tels qu'ils sont.