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L'outing post-mortem

3 Keller, journal du CGL de ParisDans son numéro 50, daté juillet-août 1999, le 3 Keller, journal publié par le Centre Gai et Lesbien de Paris, contenait un billet signé Fabien Rivière, qui affirme que le sida est la cause du décès récent de trois personnalités. Contrairement à l'opération médiatique d'Act-Up, savamment orchestrée en mars dernier, ce billet serait probablement passé inaperçu si Jan-Paul Pouliquen n'avait réagi par une lettre ouverte au CGL de Paris en date du 21 juillet, largement diffusée sur l'Internet. Dans les jours suivants, des articles de Libération ("3 KELLER fait de l'outing post-mortem") et du Figaro ("Sida, Polémique post-mortem") en faisait état.

Sur l'Internet
La suite du débat eut lieu sur l'Internet, avec la publication d'un échange de courrier entre le CGL et Jan-Paul Pouliquen, et de nombreuses réactions, certaines anonymes, d'autres signées, certaines en faveur du CGL, d'autres critiques vis-à-vis de son comportement. Comme l'écrit Jean-Sébastien Thirard, "Il existe peu de lieux pour s'exprimer et Internet en est un".

Une partie de ce débat a dérivé vers la représentativité, le mode de financement, voire l'utilité du CGL. Ainsi, Alain Piriou, militant associatif, s'est interrogé "sur le hiatus qui pouvait exister entre desvolontaires d'un CGL qui font effectivement un travail remarquable d'accueilet d'écoute (et non subventionné), et une équipe dirigeante aux positionspolitiques et aux méthodes qui suscitent à tout le moins le débat". Bruno Sarrodet, volontaire à l'accueil du CGL, rappelle que "le CGL est directement UTILE. C'est le seul lieu dans toute larégion ouvert sur la rue et non commercial qui accueille tout le mondetoute l'année."

Des réactions sans appel
Les autres réactions ont porté sur ce procédé d'outing sérologique post-mortem. Pour Jean-Sébastien Thirard, président de la LGP Pariset l'un des fondateurs du CGL, qui écrit à titre personnel, "les idéesne passent pas au-dessus des gens, ne les broient pas dans un étendardque l'on brandit comme lors d'une guerre sainte."

Jean Le Bitoux, co-fondateur de Gai-Pied, de groupes homosexuels et d'autres revues, qui avait déjà eu l'occasion de condamner fermement l'outing, notamment lors d'un "Gueuloir" qui l'opposait à Philippe Mangeot et à Caroline Fourest, s'avoue terrifié : "La moindre justification du outing insulte, la preuve, ceux qui nous ont précédé, victimes de fichiers, de délations, de mise à l'index, de farfouillage dans la vie privée c'est à dire intime. [..] Comment ces allumés d'ActUp peuvent-ils décider de faire la guerre au Ministère de la Santé pour violation du secret médical d'actuel survivants du sida, et choisir nommément des victimes expiatoires à leur exaspération dans leurs colonnes ? [...] L'éthique a disparu, les associations ont été lourdées de ce CGL en 1996, et l'indignation, comme à Act Up, a été instrumentalisée."

RL

 

Une stratégie irresponsable
Des stratégies qui pouvaient avoir leur intérêt pratique à une époque de militantisme pré-politique, dans les années 70, s'avèrent dangereuse alors que les revendications des mouvements homosexuels s'inscrivent désormais dans le débat politique. On ne peut pas sérieusement manifester pour le "respect" (un des thèmes des Lesbian & Gay Pride françaises en 1999), se réclamer des droits humains (le thème de la marche à Paris en 1998, largement soutenu par SOS Homophobie), demander l'"égalité des droits" (la revendication du CGL et de nombreuses autres associations en 1998), et considérer froidement que les vertus rhétoriques et pédagogiques de l'outing priment sur le respect de la vie privée et de la dignité des disparus.

Certes, comme Philippe Mangeot s'en expliquait assez naïvement au "Gueuloir", "mais ils [ceux qu'on menace d'outing] ont tous les droits, on ne les conteste pas". Sans doute croit-il encore que les droits ne sont menacés que par la toute puissance de l'État, qu'il suffit qu'ils soient inscrits dans la loi pour que la partie soit gagnée, et que personne n'est à la merci d'un groupe qui juge qu'une bonne démonstration, un bon débat ou une bonne cause méritent qu'on bafoue les droits humains fondamentaux.

Act Up sait manipuler les médias de façon souvent efficace pour servir ses objectifs, et cela fait partie de son propre folklore. Mais une telle stratégie ne peut plus maintenant être suivie par les mouvements homosexuels, à moins de passer pour des irresponsables. À moins d'éprouver la nostalgie de l'ombre et les délices de la subversion.

R. Lalement

FQRD

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